Critique | La Troisième Nuit de Daniel Auteuil | Hors Compétition
Tragédie en trois actes et en trois nuits, Daniel Auteuil choisit de mettre en scène la Grande Histoire par le petit bout des trois jours d’une commission présidée par Gilbert Lesage (Antoine Reinartz), fonctionnaire du Service Social des Étrangers et composée de représentants d’associations, sous le gouvernement de Vichy. Sorte de liste de Schindler à la française, le film suit les débats qui visent à statuer du sort des prisonniers Juifs du camp, en fonction d’un certain nombre de critères établis dans une circulaire du régime. Chaque nuit, le drame s’approfondit des rencontres entre les protagonistes de cette commission, qui d’un côté s’organise pour trouver les failles administratives et sauver le plus de vies possible — groupe constitué principalement de femmes — et de l’autre le chef de la police essayant de faire comprendre à Lesage que c’est pour sa propre sécurité qu’il devrait statuer plus fermement sur le sort des prisonniers, qu’il n’y a pas d’échappatoire à la hiérarchie nazie.
Huis clos dans l’un des hangars du campement, les discussions se contentent de montrer des exemples de situations bureaucratiques kafkaïennes, avec des haussements de voix et un sérieux dans les regards qui dissonnent complètement avec l’importance de leur décision. Il y a certes des vies humaines en jeu, mais Auteuil, qui cherche à montrer la banalité du mal (on fait le choix de la mort de quelqu’un pour remplir des quotas), fait jouer ses acteurs avec la gravité d’une décision politique de la plus haute importance. Sa direction d’acteur rentre alors en complète contradiction avec le discours qu’il espère tenir sur cette froideur administrative, précisément parce qu’il cherche à ce qu’on le prenne au sérieux sur sa capacité à faire un film historique d’envergure, abordant des sujets importants, sans abandonner l’idée de faire un portrait de l’héroïsme de la résistance qui s’organise au sein même du fonctionnariat, suggérant immédiatement que le réalisateur veut faire partie des gentils et pas des méchants.
Non seulement le film ne permet pas de comprendre cette période de l’histoire sous un angle nouveau (y en a-t-il encore un qui n’a pas encore été fait par un autre film ?) : on l’a compris, les fonctionnaires s’en tiennent à la loi, et les Nazis sont des gros tricheurs qui la changent et la contournent toutes les cinq minutes. Mais en plus, la mise en scène principale, autour d’une table où s’amoncellent des dossiers et des bougies presque complètement fondues, ne permet même pas de faire circuler des échanges intéressants entre les personnages. Le dispositif en trois nuits ne lui permet que la caricature. Lesage (c’est le cas de le dire) rentre chez lui une première fois et y retrouve son chat Bel-Ami ; la seconde fois, il a disparu. Lili (Luàna Barjami) se rend au chevet d’une femme enceinte pour la rassurer car elle sera bientôt sauvée ; le lendemain, elle a disparue. Les menaces du chef de la police deviennent de plus en plus explicite, et l’abbé Glasberg (joué par Daniel Auteuil lui-même) devient le plus diplomate de tous les messagers de Dieu.
La séquence finale de déportation, où le groupe tente au moins de sauver les enfants après l’échec et la mise à mal de leurs vaines discussions (finalement plus de liste à faire, y’a des quotas à respecter), en faisant signer aux parents l’abandon de leurs enfants et la passation de leur garde à l’évêque de Lyon, se constitue dans un long travelling jusqu’au fond du hangar et de nouveau vers la sortie, comme une traversée d’un fleuve de larmes et de gémissement, de panique et de violons en pleurs. L’orage d’hiver passé, les voitures s’éloignant du hangar, un carton nous informera qu’il s’agit d’une histoire vraie. Mais ça n’en fait absolument pas une vraie histoire à nous raconter au cinéma.
La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, prochainement au cinéma

