Critique | Le Corset de Louis Clichy | Un Certain Regard
Photo de classe : le photographe demande aux enfants de se tourner un peu plus vers la droite, plus vers le nord, de se contorsionner, de trouver la position qu’il a décidée pour eux, pour rentrer dans son cadre et répondre à son objectif. Surtout au petit dernier Christophe qui n’arrive pas à rester droit plus de deux secondes. Car Christophe souffre de scoliose et seul un corset peut le redresser, malgré toute sa bonne volonté. Situation classique : le petit garçon, fils de fermier, est encore trop petit pour toucher le plancher du tracteur, et peine à trouver sa place face à son grand frère en passe d’entrer au lycée agricole. L’arrivée du corset corse les choses, puisque son mouvement est désormais empêché dans tout ce que nécessite le travail de ferme, à savoir, se plier en quatre. Par hasard, l’organiste de sa paroisse le prend sous son aile et lui trouve enfin une occupation à ses dix doigts, le clavier.
Récit classique d’émancipation familiale, Le Corset trouve un point d’équilibre dans sa lutte contre la ligne droite, contre le cadre et la norme comme échelle de plan. Car si la famille et la médecine font violence au corps de l’enfant, l’obligeant à grandir vers le ciel, cette obsession de la verticalité se retrouve également dans le travail agricole de la ferme paternel, en situation de crise et de transition vers l’industrialisation et la spécialisation de la graine. Le film approfondit ainsi la question de l’éducation par celle de la culture, établissant un rapport somme toute assez simple sur une obsession paternaliste de la bonne graine, celle qui produira le meilleur rendement pour les fins qui nous ont poussées à les planter.
La métaphore un peu facile trouve une forme de salut dans une autre idée de la verticalité, celle du miracle, avec les cathédrales immenses et l’orgue aux milles tubes, immenses lignes qui mènent vers le divin. Le film devient alors intéressant dans ce qu’il montre du paysage rural, traversé de lignes horizontales par les champs sur-découpés et appropriés en parcelles millimétrées (alors que l’herbe folle finit toujours par dépasser du cadre qui lui est imposé), et cette verticalité qui s’impose dans l’esprit des vielles campagnes catholiques : comment élever et s’élever sans imposer un corsetage du corps et des esprits ? Le film répond par la mélodie de l’orgue, qui non seulement fait basculer le cadre, mais fait flotter les esprits, annulant toutes les lignes dans un espace désormais sans centre ni limites. Le trait du dessin en est alors la parfaite traduction : quelques grosses lignes noires qui ne ferment jamais complètement la limite des objets et des corps, se contentant d’esquisser les silhouettes, et des aquarelles qui se diluent dans l’atmosphère.
Le Corset de Louis Clichy, en salle le 14 octobre 2026

