Critique | Le Château d’Arioka de Kiyoshi Kurosawa | Cannes Première
Méfiez-vous des apparences : Le Château d’Arioka est un film de samouraïs sans guerre ni duel, un film policier où Sherlock est remplacé par Araki Murashige, dissident retranché en haut du château d’Arioka et rebellé contre feu son seigneur Oda Nobunaga, une épreuve shakespearienne au cours de laquelle l’enquêteur finit toujours par découvrir qu’il n’y a d’autre ennemi que soi-même. Faux désarçonnement que cette première incursion du cinéma de Kiyoshi Kurosawa dans le genre historique (le jidai-geki) : l’intrigue conduit rapidement Murashige à épargner un ennemi, le fin stratège Kuroda Kanbei, et à l’enfermer dans un cachot contrairement à la tradition nippone exigeant la mise à mort de l’opposant capturé. Commence alors une séquestration longue de dix mois et découpée à l’écran au fil des quatre saisons, chacune amenant son énigme insoluble survenu au château, que le samouraï soumettra au détenu avant de lui voler ses résolutions pour les soumettre à la cour, maintenant ainsi son statut de nouveau chef légitime. Seigneur Murashige, prince machiavélien d’Arioka. La relation nouée entre les deux hommes s’inscrit alors dans la lignée des dilemmes moraux investis depuis toujours par Kurosawa : la figure de Murashige ne fait que prendre à revers les traditions japonaises pour tracer une logique qui lui serait propre, à l’image de son refus de tuer tout être vivant, comme en()quête des limites de la morale ou des composantes de quelques restes d’humanité mise en partage.
Garder son calme et continuer
Film de verbe à la structure quadruplement répétitive, huis clos reclu entre quelques salles et couloirs, Le Château d’Arioka cherche clairement à faire perdre pied, qu’on ne touche plus le fond des certitudes et apprenne à nager seul et par soi-même. Où situer les curseurs du juste et de l’injuste entre un code d’honneur qui a la main lourde sur le sabre et un rebelle imprévisible poussé dans ses retranchements (donc ses excès) par le siège dont il fait l’objet ? Confiance et emprise (mais qui l’exerce sur l’autre ?) sont forcées de devenir un jeu, appuyées par les mystères survenus entre les murs de la citadelle. À mesure que l’espace semble se restreindre, la situation échappe toujours plus aux mains de Murashige. Par exemple un enfant pris en otage et voulant se donner la mort par honneur, est tout à coup retrouvé empalé d’une flèche, sans trace d’agression dans la neige blanche, ni de l’arme, du projectile ou du coupable, en l’espace de quelques secondes à peine et en la présence des gardes du domaine. Mais toutes trouvent une issue et remodèlent autrement l’enquête, élevant sa complexité à un autre stade. Kuroda Kanbei est-il seulement un grand stratège, ou bien son génie s’inscrit-il dans un dessein plus large dont on peine encore à cerner toute l’ampleur ?
Il se dessine peu à peu un portrait en creux de la solitude du chef, figure victime de son propre édifice, qui elle aussi vascille dans les multiples niveaux de manipulation qu’elle espère conduire. Il reste toujours une part de vassalité dans le corps d’un chef de guerre. L’introduction dans le récit de la passion de celui-ci pour le thé se lit alors comme une chimère, porte de sortie que le samouraï espère atteindre en survivant aux multiples agressions dont il est le sujet, art voué à le dépasser et lui survivre, seul processus de toute beauté pour lequel on se souviendra de lui un jour, par exemple en 2026. Car si le film est comme figé dans un présent éternel (les intrigues du palais empêchent les stratèges de réfléchir à une offensive contre le siège en cours), c’est bien vers l’horizon que se dirige Araki Murashige dans le plan final, l’un des rares en extérieur, ouvrant alors sur un futur qu’il lui reste encore à imaginer. La liberté gagnée par le protagoniste fait écho au carton introductif du film, dans lequel on apprenait que les historiens ne savent toujours pas aujourd’hui pourquoi Murashige a trahi son supérieur durant l’hiver 1578. Douce et cassante réponse que celle qu’apporte Kiyoshi Kurosawa avec Le Château d’Arioka en rendant les dates, faits et débats à leur toute-futilité pour leur préférer la beauté d’un service à thé ainsi que l’inconnu qui attend au virage d’un chemin vierge. Car l’importance de ces choses-là, elle, ne fait pas de doute.
Le Château d’Arioka de Kiyoshi Kurosawa, prochainement au cinéma

