Critique | La Détention de Guillaume Massart | ACID
Si le titre du film – La Détention, belle trouvaille – programme un renversement plus que bienvenu dans un contexte politique favorable au tout répressif, en faisant des futurs surveillants de prisons les sujets captifs du film, le marivaudage annoncé cesse trop vite ses effets : aucun détenu, et encore moins aucune parole de détenu, ne fait irruption dans les un peu plus de deux heures du huis clos bien huilé de Guillaume Massart. C’est peut-être faire un procès malhonnête au film que de lui reprocher ses absences, surtout lorsque celles-ci en sont l’argument principal : après tout, il aspire surtout à nous faire voir ce que l’institution masque, cache, camoufle… bref, ce qui fait que la bureaucratie pénitentiaire peine à être autre chose qu’une dégueulasserie punitiviste, en dépit de la bonne volonté de ses chères têtes blondes.
Le plus fascinant, chez ces aspirants matons, c’est précisément que n’apparaît jamais l’once d’une vocation pour ce boulot. Les réunions préliminaires à la formation, superbement montrées dans le premiers tier du film, amène le constat suivant : aucun d’eux ne semble être là par choix – le casting étant celui de n’importe quelle formation France Travail –, ils ont leur vie entamée et la trentaine passée, et parmi eux peu sont blancs. Le détail a son importance : ce n’est pas une formation pour rejoindre la police, idéologisée et souvent raciste, mais pour être surveillant de taule. Autrement dit, la population carcérale étant prolétaire et souvent non-blanche, on apprend aux indigènes à garder les leurs. Le film nous le fait deviner sans peine : faire carrière en prison, c’est faute de mieux et sans conviction (on se surprend de la rareté d’un discours sur le bien fondé de la mission : il y a des prisonniers, donc il faut des matons, point).
Et si ce panel de futurs geôliers est intéressant en lui-même pour ce qu’il charrie de vues sociologiques, il porte en même temps le nœud problématique du film : la violence de l’institution, si elle agace et irrite le spectateur (très éduqué, lui, quand le maton est nécessairement bête), n’est questionnée par personne. Les formateurs apprennent aux étudiants comment s’en accommoder, comment négocier avec les détenus pour, un temps, avoir la paix : voilà parmi les scènes les plus passionnantes du film, lorsqu’une formatrice explique qu’il est bon parfois de piquer la clope d’un détenu pour la filer à un autre en dépit du règlement pour que ton shift nocturne se passe bien… mais lui faire prêter une paire de godasses pour qu’il soit beau pour son parloir, en revanche, serait dépasser les limites. Plus lunaire encore : un autre formateur raconte le nombre de suicides de détenus auxquels il a assistés, insistant sur combien l’isolement renforce cette propension à se tuer – sans remettre ne serait-ce qu’une seconde la nécessité d’isoler encore davantage des individus déjà privés de leurs libertés fondamentales.
Les situations dépeintes sont suffisamment fertiles pour ne pas souffrir de l’absence de contrepoids afin que le hors-champ prenne le relais et en affiche la brutalité. Pourtant le film ne parvient jamais à établir un pont sérieux avec les luttes anticarcérales, faute à une mise en scène empêchée dans son systématisme : toutes les scènes s’enchaînent comme autant de sketchs dans un fondu au noir, et chacune à l’exception de la séquence finale ne se divisent entre discussions professeurs-élèves et travaux pratiques. Encore une fois, le réel sauve tout, parce que de La Détention nous nous souviendrons surtout de sa grande scène : revenus de stage, les wannabe surveillants font part de leur déception à leur formatrice, apprenant la leçon qu’en dépit de leur bonne volonté et application à suivre les règles, le problème ne sont pas les détenus mais les collègues, tous pourris.
La Détention de Guillaume Massart, prochainement au cinéma

