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Critique | Le Vertige de Quentin Dupieux | Clôture Quinzaine

Pour qui a constaté le déclin cinématographique de Quentin Dupieux depuis Réalité en 2014, cela fait désormais douze ans que nous subissons à un rythme toujours plus frénétique des films de plus en plus bâclés et redondants. Nous avons bien sûr constaté le déplacement du cinéaste de la case comique absurdo-bêbête vers une angoisse existentielle se voulant plus profonde, ce geste ne s’accompagnant pas pour autant d’un gain de densité, mais au contraire d’une sorte de déni artistique. Comme s’il fallait fabriquer plus, encore et encore, comme pour s’oublier au travail dans l’espoir d’échapper aux peurs qu’il raconte. Et c’est justement dans ce refus du sérieux à tout prix (à quoi ressemblerait une grande forme chez Dupieux ?), qui relate un piètre rapport au monde dans son ensemble, qu’on lâche Quentin Dupieux mais jamais Hong Sang-soo. Alors quand Le vertige est annoncé en clôture de la Quinzaine des cinéastes, forcément, on s’inquiète. Et lorsqu’on découvre que le film est en machinima et dépasse à peine les soixante minutes, on souffle, au moins par habitude. On pense savoir ce qui nous attend. Mais on y va quand même, car il vaudra toujours mieux être un con savant plutôt qu’un vieux rabougri. Et puis il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.

Sky is the limit

La re-création d’un monde (virtuel), chez Dupieux, installe d’emblée un dialogue direct entre l’œuvre et son créateur. Le personnage et le réalisateur ; l’humanité face à Dieu. Voilà enfin une introduction logique de l’absurde dans l’un de ses films : les notes naïves qui accompagnent la balade matinale de Jacky jusqu’au domicile de son ami Bruno instaurent quant à elles une première touche dissonante. Le bug dans la matrice se voit alors très rapidement révélé (après quelques petites minutes de dialogues au cours desquels le personnage fait poireauter son ami façon Magimel dans Incroyable mais vrai…) : Jacky a désormais la certitude de vivre dans un monde qui n’existe pas ! Le film trace dès lors une voie claire consistant à éprouver les limites de son dispositif formel, autrement dit, les failles d’un monde reconstitué dans une animation de piètre qualité (pigeon volant en faisant du surplace, personnage auquel il manque des jambes, femme qui accouche sans cordon ombilical…). Plus drôle qu’à son accoutumée, Dupieux dérive dans un second temps de la routine qu’il vient de fabriquer, en introduisant un nouveau personnage également conscient des failles du système, et en possession d’une vérité à son sujet. Ce sont avec lui les limites du système Dupieux qui refont surface, notamment son impossibilité maladive de développer toute intrigue dans son ensemble : aussitôt arrivé, aussitôt jeté sous un bus, envolé tout espoir d’un deuxième acte à la conséquence équivalente au premier, et enterré toute promesse d’un troisième.

Mais il faut aussi reconnaître au cinéaste la prise en charge de ses propres limites. Même si nous vivions dans une matrice, et bien alors quoi ?? Le cinéaste érige ici sa paresse habituelle en sortie de route victorieuse, en sortant de son impasse existentielle : il a enfin su lui donner une forme. Bloquée dans une fausse réalité, celle-ci reste vraie pour celles et ceux qui l’habitent (cela ne les empêche pas d’avoir des enfants, de casser une tasse, de mourir…), au même titre qu’est vraie la réalité des gens qui vivent dans le vrai monde. En creux, le film pose aussi de sérieuses questions quant à l’avenir du cinéma de Quentin Dupieux, et son inévitable condamnation à rapidement tourner à vide. Le vertige ne saurait s’empêcher de saboter systématiquement chaque recoin d’épaisseur de son récit. Tous les personnages virent à la caricature (Bruno trahit Jacky et s’enrichit sur cette découverte sans jamais justifier ce revirement, sa femme est réduite à sa maternité et seulement caractérisée par sa jalousie…), aucun ne connaît de développement conséquent. Doit-on y voir, ici aussi, la trace d’une angoisse ? C’est peut-être un peu absurde… Au boulot Quentin, un grand film est encore possible !

Le vertige de Quentin Dupieux, au cinéma le 10 juin 2026