Bricolage

Critique | Living Twice, Dying Thrice de Karim Lakzadeh | ACID

Disons-le tout de go : Living Twice, Dying Thrice est un film bricolé. Comment pourrait-il en être autrement, puisque le régime iranien n’a apposé son tampon à aucune des étapes du projet ? Si le bricolage imposait à certains la voiture comme habitacle principal pour saisir le fourmillement du réel, ici le choix se porte plutôt sur l’isolement des figures qu’il filme : les deux survivants de l’effondrement de la mine déambulent dans les montagnes, la contrebande musicale a lieu dans un bar vide dont l’étage est gardé par le tenancier, la séquence finale de fête a lieu dans la grande maison bourgeoise de maman Lolo – les rares scènes extérieures, dans le village, se déroulent la nuit, pas vu pas pris.

Partant d’un nœud administratif comme souvent dans les drames iraniens, ici prouver sa mort alors qu’on est déjà mort, le film déploie tout un appareil fantastique fait d’inserts, de visions et de lumières néons. Cet appareil culmine lors d’une longue séquence d’opération chirurgicale en deux temps. 1. Puisqu’il faut prouver sa mort, maman Lolo suggère de couper l’inutile : un lobe d’oreille ou des doigts de pied feront l’affaire. Comme pour le responsable HSE tué au début du film pour protéger le secret, le caractère immédiatement grotesque de celui qu’on présente comme le chirurgien empêche la surprise, donc le rire. 2. Pour couper, il faut endormir. Seul substitut à l’anesthésie accessible : de la drogue. Le film troque l’hémoglobine rigolarde pour une séquence d’overdose déjà-vu mille fois. L’irruption concrète du gore que promettait une telle situation n’aura pas lieu. Par deux fois dans la même séquence, le film dérive. Par manque de moyens ? Est-ce que l’overdose demande plus ou moins de moyens que l’opération sanglante ?

Le bricolage n’explique pas seul de délaisser le programme réaliste pourtant si fécond. Les trop courtes séquences en pseudo caméra cachée, pendant lesquelles un fonctionnaire explique à la sœur les modalités de versement de l’indemnité, sont pourtant passionnantes de ce point de vue. Bien plus drôles car tellement plus surprenantes que ce faux responsable RSE. C’est par le flirt avec la réalité que le rire pointe, que le spectateur trop investi s’écrit « mais non ?? ». Elles prouvent d’ailleurs par leur existence que les virages surréalistes ne sont pas des pansements mais bien un choix affirmé. C’est dans ces apparats que clignote également la signalétique adorée des festivals occidentaux : musiciens qui jouent des standards de rock, femme sans voile aux cheveux courts qui posent clope-au-bec devant une moto, femme sans voile qui chante une chanson française… Il n’y a là que des images. Jamais ancrées dans un réel qui les réifiraient, toutes ces scènes qui n’appellent à aucun développement ni discussions tombent à l’eau. Dans Living Twice, Dying Thrice le réel est trop lointain et le fantastique pas assez radical. En sacrifiant le vraisemblable et l’orfèvrerie scénaristique de ses aînés pour un monde recréé tant bien que mal, le film se libère du joug de la censure islamique en même temps qu’il s’enferme dans un bricolage séduisant mais inabouti.

Etrange que cette place ambivalente occupé par Living Twice… : ces images de clip trop vues par le regard blanc – le mien – sont forcément subversives en Iran. Et dans le même temps, images jamais-vu en Occident car pas assez réalistes – les réflexes de ma critique en sont l’illustration. Ainsi, le flirt surréaliste qui parcourt le film fait aussi bien sa faiblesse que sa force – de ça dépend un regard et je ne suis même plus sûr du mien. Film bancal, ovni iranien. Produit sur place par un cinéaste et une équipe passionnés qui n’ont aucun lien avec des capitaux européens, le film ne correspond à rien, côtoie peut-être de trop près le raté, le marché de l’oubli privé des grands festivals internationaux comme Berlin ou Venise. L’ACID déniche ici un objet qui n’aurait dû circuler que sous le manteau de la censure, sans sous-titres et circonscrit à une aire linguistique, lien Google Drive transféré sur Telegram depuis Whatsapp. Rien qu’à ce titre, pouvoir découvrir ce film est en soi une belle réussite. Est-ce que le contexte suffit à rendre un film bricolé passionnant ? Chacun tranchera – en l’absence de distributeur, le réalisateur aura peut-être une URL à vous transmettre… !

Living Twice, Dying Thrice de Karim Lakzadeh, prochainement au cinéma