Critique | Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille | Séances Spéciales
Par un générique d’ouverture monté comme un teaser, entremêlant extraits percutants des témoignages et images marquantes de ce que nous allons voir, le façonnage télévisuel est d’emblée invoqué. Les Survivants du Che établit un permanent aller-retour entre les dires (filmés durant les années 2010) de certains acolytes guérilleros des années 1950/1960 du Che et différents types d’illustrations de ces mêmes dires, tantôt animées, tantôt d’archives, parfois même quelques prises de vues réelles que l’on pourrait confondre avec des images IA : des couchers de soleil, des paysages déserts, des horizons esthétisés dans des mouvements de caméra cabotinant les pas usés des révolutionnaires, transposant naïvement les décors des périples racontés ; toutes s’arrêtent au point précis de leur inintérêt cinématographique : la mise en image brute et insignifiante des mots que dans un même temps, superposés, nous entendons. Lorsque l’un des témoignages exprime son passage dans une salle de cinéma, Christophe Dimitri Réveille l’illustre par un plan de coupe où une lumière de projecteur illumine une salle de cinéma. Tout est comme ça, littéral et fadement représentatif. « On marchait dans le désert » et, tout en feignant un épuisement, une caméra portée mime cette dite marche dans le désert. Ainsi, comme par la télévision – petit écran par définition –, nous ne voyons rien puisque tout nous est illustré, petitement exposé. Débordés de constantes redites, nous sommes martelés, coincés dans leur seul sens aussi surligné verbalement que visuellement. Nous sommes la bonde de la diffusion, gobant les informations qui coulent et qui, par ailleurs et sur le papier – et c’est bien là le désarroi ennuyant et général du film –, se trouvaient pourtant passionnantes.
Le film commence sur le climax de l’histoire. Octobre 1967, La Higuera, Bolivie, la capture puis l’assassinat d’Ernesto Guevara. Cette situation est construite par le biais de l’expérience des narrateurs, ses camarades. Chronologie immersive, le reste du film revient sur les prémices de cet événement, puis sur ses débouchées. Par une certaine malice d’organisation, la mort de l’un – du plus célèbre – permet l’histoire des autres. Les causes et les conséquences individuelles et collectives d’un symbole qui, abattu, parachuta toute une révolution dans un grand flou. S’entrecroisent alors déterminations personnelles et répercussions géopolitiques ; la politique des uns comme politique de tous ; ou peut-être bien que les grandes histoires sont toujours celles des vies oubliées, minuscules.
Toutefois, de l’intention vertueuse ne germera qu’un inévitable écueil de forme. D’incessantes musiques surplombent les séquences, constituant comme une illustration au carré une illustration sonore des émotions. La préciosité des témoignages et le beau trait d’animation (qui aurait mérité plus ample champ) sabrés par l’omniprésente illustration réductible à sa seule fonction illustrative, par le manque d’ampleur de la forme générale et par, finalement, mollesse politique (puisque insipide formellement) sont les résidus d’un grand tout malheureux. Cet entremêlement continuel entre informations captivantes et mise en scène surplombante laisse un goût de matière gâchée. Aux origines, décrire l’histoire passionnante des seconds rôles d’une révolution avait tout pour plaire et, désindividualisant les événements, aurait dû permettre à une forme neuve de s’établir. Or télévisuelle – donc spectaculaire, héroïsante – et foncièrement narrative, un certain sentiment de tromperie, a minima de bizarrerie, se répand au creux des Survivants du Che. La voix grave et off de Vincent Lindon ne fait qu’alourdir le dérangement qui se verra paroxystique lorsque cette même voix précisera que « c’est la France qui va rapatrier les survivants du Che », non pas comme un mensonge, mais comme une fierté nationale très mal placée et qui se trouve le luxe d’être centrale rien que par la présence même du titre de l’œuvre que nous sommes en train de regarder. Quand le petit écran se trouve fenêtre à la grandeur de l’Hexagone, c’est que le Sud et ses révolutions sont encore bien loin de s’orienter en direction de la grande histoire.
Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille, prochainement au cinéma

