Patriarcat mon amour

Critique | Mauvaise étoile de Lola Cambourieu et Yann Berlier | ACID

Je me suis souvent demandée comment je me retrouvais sans arrêt dans des situations caricaturales avec les hommes (les garçons) que j’ai pu fréquenter. Je ne comprenais pas pourquoi, lucide et cynique quant à ma situation hétérosexuelle, je faisais face à des réactions – manifestement épidermiques – aussi banalement vues et revues, comme s’il était impossible de vivre une histoire d’amour qui pût trouver une résonance nouvelle, qui pût dépasser la vieille ritournelle dialectique du maître et de l’esclave. Comme si l’amour pensé par les hommes ne pouvait se construire autrement que par une lutte avec l’ange. On ne m’a jamais laissé aimer. « Je suis exténuée. Laisse-moi dormir » supplie Kiki (Noëmie Édé-Decugis) face à Alex (Hugo Carton) qui la maintient éveillée pour lui faire avouer ce qu’il craint, qu’elle pense à un autre quand il couche ensemble. On appellerait ça de la torture, dans un autre contexte. Je n’en peux plus de me torturer l’esprit à essayer de comprendre pourquoi mon partenaire agit comme il agit, trouver la meilleure façon de lui parler, par empathie. Kiki a besoin de vacances, mais la simple pensée de se retrouver seule face au temps qui a passé est plus terrifiante encore que les humiliations répétées de « l’amour de sa vie », qui se refuse pourtant à devenir son mari, même s’il est déjà père de son enfant depuis presque dix ans. Mauvaise étoile dresse ainsi le portrait d’un couple qui fonctionne par l’emprise, dont les réalisateurs Lola Cambourieu et Yann Berlier diraient que l’on méprend pour de l’amour. Ne serait-ce pas quand même de l’amour ? ce sont juste des enfants qui testent encore leurs limites, essaient de se dire leur peur de la mort par des voies dévoyées, comme leur fille qui tue son oiseau blessé pour que ses parents l’entraperçoivent dans leur aveugle tragédie.

(« Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé » 
Louis Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux », La Diane française, 1944)

Je dirais simplement que l’amour est toujours aussi peu surprenant qu’il n’en a pas l’air au cinéma. Et le film touche très justement cette idée : la passion n’est jamais que la banalité du mâle. Dix partenaires qui s’en tamponnent et à la fin on en gagne un gratuit. Une carte de non fidélité qui donne accès à des douches froides. Il est plus facile pour Alex de se livrer au livreur de poulet après s’être battu comme un coq pour marquer sa poule que de ressentir de l’empathie pour le mal-être piaillant de Kiki. Rien de nouveau sous le soleil des tropismes.

J’ai du mal à apprécier le film à sa juste valeur après un visionnage chaotique pendant lequel, suite à la réception d’un message, j’ai pris la décision de mettre fin à ma propre relation, dont je voyais les éclats de verres brisés juste devant moi, sur l’écran blanc de mes béances. Je dois me rendre à l’évidence, il résiste à ma pensée, il me comprend de trop près. J’ai l’impression que le film veut secouer son personnage par les épaules pour la pousser à sortir de son cercle vicieux, tout en se mettant à la hauteur de sa souffrance, tout en épousant le point de vue de l’enfant. À vouloir ne pas être « trop près de l’échiquier » pour nous donner à voir et sentir cette relation d’emprise, il semble reproduire une forme de paternalisme, comme si les victimes de violences psychologiques étaient dénuées de capacité à comprendre le système qu’elles ont fini par accepter, faute d’amour. Et c’est précisément à cela que tient la relation hétérosexuelle. Mais les cinéastes ne nous montrent pas grand chose de ce qui se creuse en Kiki. La prémisse était probablement la plus juste, le fameux « trop bonne trop conne » que lui lance le caissier lorsqu’elle décide finalement de payer, en connaissance de cause, les courses d’une dame âgée qui jouerait régulièrement à ce petit jeu avec le premier venu. Kiki est seulement quelqu’un qui veut croire que l’autre est honnête, qu’il y a du bon dans tout le monde. Donc, forcément, on abuse d’elle. Le constat est caricatural lui aussi. Mais les relations hétérosexuelles sont caricaturales, la subtilité, la nuance n’existe pas. Peut-être qu’il y aurait une solution si l’on arrivait à y mettre du jeu, qu’on arrête enfin de rejouer des positions de principe pour se protéger du réel du sentiment. La question de cinéma est là : peut-on vraiment y voir quelque chose, quand on s’échine à changer la focale uniquement pour se rapprocher un peu plus des visages, prétendre y capter quelque chose que les dialogues n’explicitent pas déjà ? Je me sens trop proche du film, trop contre lui pour ressentir autre chose qui ne soit pas déjà moi. Et c’est peut-être le problème saillant du patriarcat, le manque d’altérité, qui empêche l’empathie et ne ramène qu’à sa propre souffrance.

Je sais que le film va connaître un accueil clivant, parce que la caricature existe dès les premiers instants d’une histoire, et que l’on aurait peut-être pu mieux comprendre l’espoir, le bel espoir de Kiki, de la vivre, sa grande histoire d’amour. Mais est-ce qu’on peut vraiment comprendre pourquoi quelqu’un aime quelqu’un ? L’identification ne sera toujours qu’un processus d’image en creux, donc un peu creuse, où le spectateur peut exister par la projection, au prix de ce qui se joue vraiment entre les deux personnages. On est peut-être là face à la limite de la fiction. Ou du moins, ici, son échec. Surtout quand l’on vit un tel sentiment foncièrement par la narration et la fiction que l’on se raconte à soi-même.

Mauvaise étoile de Lola Cambourieu et Yann Berlier, au cinéma prochainement