Critique | Algumas Coisas que Acontecem ao Lado de um Rio de Daniel Soares | Compétition Court-Métrage
Quelques grains sur la pierre brûlante, au milieu d’une forêt ou de nulle part, le calme ou l’horreur de notre monde, et la rivière qui passe au centre et ne s’arrête pas. Au-dessous de la pierre et au-dessus de l’eau, des corps flottants apparaissent, inanimés. Algumas Coisas que Acontecem ao Lado de um Rio ou « quelques phénomènes qui se produisent au bord d’une rivière » ; censément portugaises, 14 minutes de précisions rares.
Les corps gigotent, s’animent et remontent sur le rivage ; ils revivent, sortent de leurs morts jouées – de leur fiction. Ils vont zieuter le rush du smartphone sur micro-trépieds qui semble destiné à un TikTok ou autre short des réseaux sociaux. Dans le fond, à l’arrière-plan, un dernier corps défile et ne s’arrête pas, personne ne le remarque, flottant, glissant jusqu’à la fin du film. Il sera le fil macchabée de la narration. D’absurdités et de cynismes, les vivants (ou survivants) remarquent l’écueil de leur bande : un des comédiens a fait des bulles ; son pantomime de cadavre perd alors toute vraisemblance. Le ton est donné ; s’éparpillent le long de la rivière les turpitudes morbides de notre monde contemporain et le dernier corps dans l’eau nous dirigera vers trois autres scènes, trois autres séquences désopilantes. Deux livreurs à deux roues ; deux chercheureuses d’or ; un spécialiste de Microsoft Excel en congé avec ses deux filles. Sept nouveaux personnages d’un monde perdu – capitalisme et néolibéralisme ; analogie en pleine nature.
Les deux livreurs, entre deux commandes, font trempette. Celui qui n’est pas encore dans l’eau demande à l’autre : « Pourquoi tu n’enlèves pas ton casque ? » : « Parce que je travaille. » ; les choses sont claires. Ce monde-là est partout, tout le temps, l’emploi nous bouffe jusque dans nos pauses. Il est – à la façon de la rivière – un flux continu qui ne s’arrête jamais, qui nous emporte l’un après l’autre jusqu’à la mort, obligatoire et imparable. Le corps flottant de l’arrière-champ passe derrière eux, continuant son dur labeur de ne pas couler. Il nous transporte à la séquence suivante.
Une femme assise bronze, tandis que son acolyte (qui n’est que jambes et détecteur d’or robotisé) passe sur chaque grain de sable, avare ou dans le besoin économique ; dans les deux cas, l’or est sa quête, nécessaire ou obsédante. Dans ce monde, il n’y a qu’à chercher, rarement trouver. Sans argent, nous ne sommes rien. Elle lui partage la météo des surlendemains, il lui répond « On s’inquiètera plus tard de la pluie de demain. » ; pas de plan sur la comète, au jour le jour et on ne peut rien prévoir de plus.
Le père et ses deux filles gonflent la bouée crocodile. Il reçoit l’appel de son patron et, pour avoir du réseau, laisse ses enfants, s’enfonce dans la forêt, entre fougères et cadres primitifs. Il doit grimper sur un arbre pour entendre son chef lui demander de revenir tout de suite au travail, annuler ses congés s’il ne veut pas se faire licencier. Les deux filles restées devant la rivière voient le cadavre passer. Autrement dit, le monde qui les attend.
Ce court-métrage de Daniel Soares, dans un temps propre à sa durée, observe avec patience et insolence la brutalité contemporaine. Moins poseur qu’un Östlund mais plus enjoué qu’un Haneke, il prend ses marques là où d’autres se sont palmés. Sa rivière défile d’une allure calme ; elle est analogique, certes, mais délicate et délicieuse. Peut-être certaines formes brèves n’ont pas d’autres besoins qu’un rythme lent, qu’il ne faut pas se précipiter, que tout arrive à point dans un néolibéralisme qui a, de toute manière, empiété nos quotidiens, toutes les minutes, sans exception, de ces derniers.
Algumas Coisas que Acontecem ao Lado de um Rio de Daniel Soares

