Critique | Histoires de la Nuit de Léa Mysius | Compétition
C’est une nuit qui n’en finit plus, amis cinéphiles, une de ces nuits qui ne peut advenir que dans nos plus grands cauchemars. Pour son troisième film, Léa Mysius adapte Histoires de la Nuit de Laurent Mauvignier, récit de plus de 600 pages, jugé par ses lecteurs comme quasiment inadaptable, par sa narration volontairement ralentie et étirée, et la sur-psychologisation de ses personnages à travers les chapitres, qui serait alors totalement éclipsée si prise dans un prisme de cinéma. Un défi de taille pour la réalisatrice-scénariste (qui avait déjà scénarisé des adaptations chez d’autres cinéastes), pour une histoire assez simple dans les faits : dans une ferme isolée de campagne, c’est l’anniversaire de Nora (Hafsia Herzi). Pendant que son mari Thomas (Bastien Bouillon), sa fille Ida (Tawba El Gharchi) et la proche voisine peintre Cristina (Monica Bellucci) sont aux préparatifs de la fête, un dénommé Frank (Benoît Magimel) et ses sbires débarquent, demandant, par la force, que Nora (qu’ils appellent Leïla) rendent des comptes.
Histoires de la Nuit creuse le sillon esthétique laissé par les deux premiers films de Léa Mysius que sont Ava (2018) et Les Cinq Diables (2022). Pour celle qui a commencé sa carrière par le récit d’une enfant qui perdait progressivement la vue, Histoires de la nuit est un terrain de jeu magnifique pour décliner encore ad nauseam ce qui est sa grande obsession : la peur de l’obscurité. Ce n’est pas la narration de Mauvignier qui l’intéresse foncièrement (elle en évide beaucoup de passages pour ne garder que la trame essentielle, la séquestration à la tombée de la nuit), mais les images qu’elle peut générer à partir d’une telle situation. Toujours entourée de Paul Guilhaume à la lumière et Esther Mysius aux décors, la réalisatrice travaille ses acteurs et ses plans dans une forme d’inquiétante étrangeté permanente envahie d’obscurité, la peur devenant une couleur, rythmée par les percussions dissonantes de Florencia di Concilio, avec toujours cette possibilité de voir débarquer une menace dans un plan large, mélangeant dans le cadre des tableaux d’Edward Hopper le désespoir de Francis Bacon. La comparaison avec Funny Games (1997) de Haneke est accessoire à ce stade, tant le film est surtout hanté par la persona de ses interprètes, du visage décharné de Monica Bellucci en grande vamp face à sa toile, d’un Benoît Magimel qui semble sorti de l’enfer de Pacifiction (2022) (devenant film après film un quasi sosie de Christophe par son air de dandy loubard désenchanté), et la tristesse de Hafsia Herzi, à qui on demande encore une danse.
Et comme toujours chez Léa Mysius, c’est par la figure de l’enfant que se dégage une issue. Il faut tuer le père, abattre la source du mal, et accepter pleinement ce qui fait famille. Cela en passe encore par du symbolisme par moments lourdaux (la rose blanche envahie de moucherons exemplairement), une séquence musicale (c’était Bonnie Tyler dans Les Cinq Diables, c’est Rachid Taha ici). On souhaite au cinéma de Léa Mysius qu’il se réveille de son grand voyage vers la nuit, qu’il se dégage des ombres pour laisser entrer la lumière. Ce sera alors une nuit de conte, amis cinéphiles, une nuit qui ne peut advenir que dans notre humble jeunesse.
Histoires de la nuit de Léa Mysius, le 16 septembre au cinéma

