Critique | The Man I Love d’Ira Sachs | Compétition
La pâte de Ira Sachs est celle de la tonalité basse, mineure ; tout en subtilité, il met en place un récit par non-dits et pointillés : les affects circulent dans les regards et les silences. Dans The Man I Love, le sida n’est jamais nommé, il hante pourtant chaque geste, chaque hésitation de Jimmy George (Rami Malek), acteur new-yorkais dont la mémoire se délite peu à peu. Jusqu’au nom même de Dennis (Tom Sturridge), son compagnon dévoué, qui organise ses traitements et veille sur lui avec une patience épuisée, qui finit par se dissoudre dans le brouillard de la maladie. Sachs filme la déchéance dans la persistance du désir : désir de jouer, de séduire, de créer, même lorsque le corps trahit l’esprit, il reste toujours le désir de vivre.
D’une lenteur élégiaque, suspendue, la caméra avance à tâtons, filme des personnages souvent immobiles, assis dans des intérieurs feutrés, balayés par de subtils panoramiques ou de discrets zooms, comme avec hésitation, peur de troubler une certaine fragilité. Les acteurs rejouent des souvenirs, tentant de ressusciter les textures d’un New York bourgeois et artistique de la fin des années 1980. La mise en scène épouse cette esthétique : narration lacunaire, dialogues fragmentaires, émotion retenue. Une séquence musicale, où la musique intradiégétique (La Bambola de Patty Pravo) se mêle à celle extradiégétique (Stabat Mater, RV 621 : Cuius animam de Vivaldi) démontre admirablement la cohabitation de l’intime et du spectral, de la pulsion de vie et du funèbre, dans une même harmonie dissonante – au même titre que la chanson d’une chanteuse québécoise que Jimmy reproduit en français dans la pièce de théâtre centrale, qui est justement une pure arytmie.
C’est pourquoi l’interprétation de Rami Malek détonne. Là où Sachs construit un film de demi-teintes, Malek impose un cabotinage appuyé, maniéré, démonstratif, qui rompt ainsi l’équilibre de l’ensemble et déchire la dentelle finement ouvragée. La subtilité du film et la théâtralité excessive de sa performance dissonent. Cette surcharge expressive affaiblit particulièrement le dernier mouvement du récit : lorsque Jimmy accepte finalement l’oreillette destinée à compenser ses pertes de mémoire, il sombre, sur scène, dans une forme de démence tragique, absorbée par une esbroufe pathétique. À l’inverse, Tom Sturridge et Luther Ford apportent au film une justesse remarquable : leur sobriété, leurs jeux de regards et de voix, redonnent au film sa respiration. The Man I Love retrouve par instants ce qu’il y a de plus beau dans le cinéma d’Ira Sachs, la discrétion et la finesse d’une chronique amoureuse, vécue par des d’êtres qui continuent d’aimer alors que tout, autour d’eux, annonce déjà la disparition.
The Man I Love d’Ira Sachs, prochainement au cinéma

