Pas de printemps pour l’Ukraine

Critique | Vesna de Rostislav Kirpičenko | séance spéciale

Terne, mat, sans souffle. Le timbre acousmatique de la voix de Vladimir Poutine annonce l’invasion de l’Ukraine dès le générique, avant l’apparition de la première image à laquelle il se superpose : un gros plan sur un capitaine d’armée flanqué de l’écusson russe. Le capitaine écoute ? Il tire sur sa clope, regarde la caméra ; le contrechamp sur son collègue en plein boulot nous assène la gratuité du dispositif. Vesna est le premier long métrage de fiction de Rostislav Kirpičenko. C’est aussi l’ancienne appellation slave du printemps, le nom de la déesse qui porte l’espoir de la fin de l’hiver. La prémisse du film raconte le dilemme éthique et intime d’Andriy, prêtre de 35 ans devant choisir entre se préserver et résister. Alors que son église sert de morgue transitoire dans une Ukraine occupée – l’armée russe lui interdit de donner une sépulture décente – il décide d’enterrer les morts, de les rendre à leurs proches. Ce faisant, il se lie d’amitié avec Makarov, un garçon de onze ans témoin de ses actes. 

Qu’on ne s’y trompe pas : le premier plan montre le véritable personnage principal, le capitaine Igor. Il n’écoute pas l’archive d’ouverture, il se souvient. Le statut de l’annonce de Poutine est celui d’un élément de la vie introspective du militaire russe. Ce qui intéresse ici Rostislav Kirpičenko, c’est le fasciste plutôt que l’anti-fasciste, au point de lui accorder davantage de place à son monde intérieur. À travers ce personnage, il ne cherche pas à comprendre comment un homme peut en venir à commettre des atrocités, il en donne la réponse immédiate : la foi absolue dans sa mission. Le cinéaste n’élucide pas la guerre, il la caractérise. Ce regard caméra du capitaine russe aurait pu défier l’actualité s’il n’avait pas été celui de l’oppresseur. Injustifié, il fait la profession de foi d’un rapport au réel qui s’avère tronqué. « Tu essaies de me piéger pour me filmer. » disait un des proches de Kirpičenko, interviewé dans son premier film documentaire 1 rue Angarskaia (2025). C’est peut-être en filmant que s’est piégé lui-même le cinéaste, dans les fils artificiels de l’esthétique d’une fiction. 

L’hiver dure

À vouloir sauver l’innocence jusqu’à en faire la condition d’existence de son monde, Kirpičenko construit un clivage manichéen et falsifie le dilemme qu’il nous présente. Une double séquence d’exposition enchaine les plans d’Andriy et ses proches, buvant au sein d’un cadre au mouvement fluide, avant de nous faire réaliser que la démonstration de dextérité gratuite du chef opérateur ne servait qu’au contraste binaire avec leurs opposants : les méchants militaires russes, dont l’ivresse – l’ivresse méchante ! – va jusqu’à faire trembler la caméra. Le contraste est l’intention formelle et idéelle du film, mais il donne un effet de redondance. Il réserve les scènes les plus violentes à la nuit pour les commenter lourdement avec les signes qu’il nous demande de lire dans les séquences diurnes : un regard introspectif dans un miroir ; des visages de morts transformés en icônes de martyrs ; des gros plans de réactions sur les mines de nos acteurs. Le film représente, signifie, mais ne donne pas à expérimenter. Peut-être à cause du projet esthétique que révèle la violence, nocturne parce que les flammes sont plus graphiques dans l’obscurité, comme semblent l’indiquer les quelques plans hautement cinégéniques de destructions sur lesquels elles ont été incrustées au forceps. Vesna est un drame éthique qui n’ose ni baroque ni sécheresse. 

Pris dans cette esthétique essentialiste, le prêtre rejoint l’innocence du jeune garçon de la même façon que le militaire se corrompt dans sa propre oppression : par une force inhérente qui n’a même pas l’excuse d’une vision mystique pour être manichéenne, une force inhérente dont le vice caché est la fiction esthétisante. L’homme d’église est en jupe, alors le gamin, en écho factice, porte les talons de sa mère qui ne peut pas lui acheter de nouvelles chaussures à cause de l’invasion. C’est la prémisse d’une vision morale et individuelle de la résistance ; face au pire, un viol barbare, le gamin sera sauvé parce qu’il voudra toujours ses chaussures, signe personnel d’une innocence intérieure préservée, d’une foi inhérente qui se passera tout autant de la moindre tentative d’élucidation. Car le projet de la séquence du viol n’est pas d’explorer les conséquences traumatisantes de la guerre mais de « signer » – encore une fois – la violence sur un point d’orgue qui fera dire, les yeux larmoyants, que c’est un film dur. Même à ce moment il faudra un plan de réaction sur les parents qui regardent la torture de leur fils, forcés par les millitaires. Le film s’achève sur la résilience et le retrait des troupes russes par un faisceau de signes, par la croyance d’un bien et d’un mal inhérent. La guerre en Ukraine continue. Vesna est la déesse du printemps. Le film annonce sa venue mais l’hiver n’est pas terminé.

Vesna de Rostislav Kirpičenko, prochainement au cinéma