Bien évidemment qu’on zappe Bolloré

Édito | Festival de Cannes 2026 –  Dimanche 17 mai

Les murs du Palais sont épais, rares sont les événements extérieurs à parvenir à le pénétrer. La rumeur raconte même que seule l’affaire DSK (en avril 2011) aurait réussi à détourner l’attention des festivaliers du cinéma. Cette année, une affaire imputant l’un des plus grands délinquants de la République, Vincent Bolloré, traverse le Festival de Cannes en biais. Cela vient à la fois de ce qui est projeté (les cinématiques de Canal+ et Studiocanal, systématiquement huées ou non-applaudies lors des projections), et d’un problème plus large rappelé dans une tribune publiée dans Libération, signée par 600 professionnel·les et partagée par le collectif Zapper Bolloré : le milliardaire aux idées d’extrême droite compte acquérir 100% des parts d’UGC d’ici 2028 (il en détient actuellement 34%), et ainsi poursuivre son projet de prédation médiatique et artistique en prenant le contrôle de ses imaginaires et de ses espaces de diffusion.

En chien de garde fidèle, Maxime Saada, Président du directoire du groupe Canal+, a annoncé ce dimanche 17 mai lors du « brunch des producteurs » à Cannes, son intention de ne plus faire travailler le groupe Canal avec l’ensemble des signataires, qui comprennent des acteurices de premier plan (Juliette Binoche, Adèle Haenel, Jean-Pascal Zadi, Swann Arlaud…), mais aussi des technicien·nes et petites mains de l’industrie. Un propos et des méthodes dignes de la mafia russe décrite dans Paper Tiger de James Gray, qui dessinent un peu mieux le terrain pour 2027. D’un côté, le désir de sanctionner les méchants gauchistes, comme le Code Hays en son temps, est tout bonnement irréaliste et impossible à mettre en place (les plus de 600 professionnels sont liés à la majorité des films produits par l’industrie). De l’autre, c’est le moment pour la profession de faire preuve de solidarité, et de continuer à signer la tribune, afin de rendre encore plus risible l’offensive réactionnaire venue d’en face.

C’est donc le nouveau symptôme de la bataille culturelle menée par Vincent Bolloré et ses sbires effrayés par le « grand remplacement » mais non en reste quand il s’agit de grand remplacer – en témoignent l’éviction récente d’Olivier Nora ou plus récemment encore la prise de position catastrophique de Maxime Saada. Ce dernier ne souhaite pas être traité de « crypto-fasciste » quand bien même sa passivité vis-à-vis du milliardaire breton interroge. Pourquoi courber l’échine ? Malgré son évidence, l’enjeu pour les signataires de la tribune est de taille : préserver leur indépendance artistique et culturelle et de surcroît affirmer les principes de l’exception culturelle française. Pour rappel, une politique a été menée par Malraux en 1959 avec la création du ministère de la Culture – et avant, à l’après-guerre avec la création du CNC en 1946,  pour protéger les œuvres audiovisuelles face aux règles de libre-échange et de la dure loi du marché. 80 ans après, l’industrie française du cinéma est-elle en train de vivre un backlash idéologique ? La mainmise d’un milliardaire d’extrême-droite sur le cinéma français risque non « seulement une uniformisation des films, mais [aussi] une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». À l’heure où le RN est aux portes du pouvoir et menace déjà le démantèlement du CNC et la bordellisation de l’audiovisuel public, la mobilisation demeure urgente. C’est en cours, et le médiocre Charles Alloncle en est le visage pernicieux. Il faut alors se battre pour continuer à voir de bons comme de mauvais films, mais libres et bigarrés  ! Sortons du silence, prenons la parole et nos armes intellectuelles, restons droit·es face à l’extrême droite : no pasarán