Brèves du Réel 3

Critique | Brèves du Réel | Cinéma du Réel 2026

Parfois découlent d’un piétinement circulaire des histoires qui peinent à s’écrire. Une terre où les films se recroisent, dévient au creux de tout un monde, ou au bord de rien du tout. 

Matter of Britain  de Peter Treherne 
(Compétition)

Des adaptations de la plus célèbre des légendes arthuriennes, on en a vu et on en verra encore : des fictions, des comédies musicales, des séries télés, des œuvres opératiques. Mais traitée sous un prisme documentaire, cela reste assez inédit. On pourrait penser que ce qui intéresse Peter Treherne est dans la même veine que Rebelote, à savoir filmer une communauté paysanne anglaise emprise à l’idée de faire revivre les chevaliers de la Table Ronde. Or, s’il y a bien une question qui nous trotte dans la tête très vite, c’est : où est passé le naturel ? Le réalisateur ne fait ici que remettre en scène la légende de manière sur-esthétisante et austère, sans jamais remettre en perspective sa reconstitution, ou comment cela affecte ses non-acteurs paysans (si ce n’est un banquet, digne d’une fin d’album Astérix). Pire encore, les trop rares saillies documentaires sont là pour pallier le manque de moyens d’un film de fiction qui ne veut pas dire son nom : Lancelot n’a pas de barque pour accomplir sa quête, qu’il traverse la mer en zodiac ! Si les protagonistes de cette entreprise ont cru à cette « rêverie ethnographique », mais on est très très loin de la perspective d’un film de Straub et Huillet, comme le réalisateur semble le revendiquer. Se demander durant le visionnage où est passé le réel dans un film de compétition du Cinéma du Réel, là est le paradoxe. Maudit Graal.

C.G.

Fils de l’ombre de Chabel Ngoubili
(Première Fenêtre)

Des écrans imbriqués, des souvenirs, des contrastes et deux mondes – la paix, la guerre –, tout un assemblage à démêler. Des coups de feu et un feu. Quelque soit la lumière, les humains restent des contours, des silhouettes isolées, à la mémoire vacillante, aux traumatismes acharnés. Il faut accepter certaines facilités (grossiers effets symboliques : deux ombres, enfant, adulte, qui se retrouvent ; musiques de fond : la gravité, le poing serré…) pour laisser la bribe du poignant témoignage, d’une incertaine quête de paix et de puissantes archives nous élever d’émotions.

A.C.

One equal light de Annie MacDonell
(Compétition)

On rêve tous de la révolution, on l’écrit aussi. On rêve de changer de vie, de tout détruire, de changer de corps : on rêve d’une renaissance quelconque, oui. Ainsi dit, on se croirait sur la même longueur d’onde que ce court-métrage. Pourtant il nous résiste : c’est qu’il dit ce qu’il prétend être bien plus que ce qu’il ne montre. On me vend la révolution liée à l’éclipse solaire, et les plans de foule à cette occasion sont pour me plaire… qu’ai-je à faire d’un John Donne dans un sac en plastique ou animé (avec quels moyens pour quelques secondes ?).  Toute l’humanité ne veut que deux bons vers et deux bons cadres : cela dure moins de deux secondes, et c’est tout ce que je demande à la révolution pour qu’elle soit esthétique, sachant qu’elle sera sociale, féministe et antiraciste. Le film ne prétend rien qu’intellectuellement et abstraitement : mais, le corps nous saisissant, et l’anarchie vraie se réalisant par le geste de la colère partagée, nous sommes en droit d’espérer plus et mieux. 

B.B.

Via Dolorosa de Oraib Toukan
(Focus Palestine : Formes du Refus)

À partir de bobines retrouvées de films palestiniens datant de 1967 à 1969, dont certaines avaient été tournées par le photographe et cinéaste palestinien Hani Jawharieh avant qu’il ne devienne révolutionnaire, Oraib Toukan réalise un court-métrage pauvre par son excessivité formelle. La cinéaste tente d’aller derrière les images, à côté, mais jamais en leur dedans. A-t-elle peur d’y mettre les pieds ? Est-ce plus facile d’enrober et de maquiller ? Cherche-t-elle, en un pastiche godardien, un contrechamps aux images, aux bonnes intentions certes, mais à la réalisation douteuse ?  Et quand bien même il y aurait une forme d’ironie derrière (bien cachée), il n’en reste pas moins du montage sur du montage sur du montage, sur de l’horreur. Que faire de ces images joyeuses et colorées du Japon ? De toutes ces jolies formes et photogrammes inutiles ? Et pire que tout : que faire de cette voix de la  chercheuse Nadia Yaqub qui inonde par ses commentaires, par sa description, par son interprétation, le film qui défile sous nos yeux et les siens ? Au final, on ne retient même pas ces images fondamentales, noyées par le fatras de langage universitaire et affecté, par ce ton, cette vision (et cette langue américaine) impériaux. Un fantasme de discours, d’une voix qui aime s’écouter, une cinéaste qui aime se voir faire, et nous, qui n’aimons pas ce que  l’on voit et entend.

S.H.

Shadow Boxing de Luna Fernandez
(Première Fenêtre)

Shadow Boxing s’ouvre sur la solitude d’un être numérique, un homme au sourire d’emoji, figé, qui, seul, danse dans une boîte de nuit (certains d’entre nous pourront la reconnaître pour y avoir déjà fait un tour…). Il marche, dort, se réveille, prend le métro. Il y a l’ennui, la routine, et puis le scrolling : des voix et des corps d’hommes émergent d’une réalité parallèle, en dehors du ring du San Andreas de GTA V. Ce réel algorithmique, masculin, s’axe sur le corps, la performance, la réussite, somme toute, le dépassement de soi. Les images et les mots s’immiscent dans l’espace du film, guident le personnage comme des messages prophétiques, des bulles qui se referment sur elles-mêmes. Le masque sera heureux : il n’y a pas de place pour les larmes. Ces injonctions donnent un nouveau rythme, un sens, un objectif de contrôle. Coup droit, coup gauche. Il frappe, puis tombe dans le vide. Le combat, celui de l’âme ou du corps, n’est pas sans rappeler certaines philosophies présentes dans les animés japonais. L’Ouroboros, serpent qui se mord la queue, apparaît comme un artefact symbolisant une évolution emprisonnée sur elle-même. Un combat, donc, contre une force invisible, contre lui-même peut-être, encore et encore – contre cet avatar, un alter ego, qui nous échappe finalement toujours un peu, et qui à force d’essayer de lutter perd peut-être de sa substance.

C.C.

The Longest Night de Phuong Thao Nguyen
(Compétition)

Les (quelques) sept minutes de The Longest Night débutent avec trente-cinq secondes d’obscurité, d’apaisement, pour s’acclimater à la tempête. Sur les draps, les mots rongent un corps endormi, le bout de ses doigts. La chambre tel un refuge, recueille les projections et les songes d’une nuit sans sommeil, façon installation. Au dehors, flous et au-delà de la fenêtre, seuls les phares percent les routes sans lumière. Phuong Thao Nguyen relate la solitude du sublime et la grandeur de cet instant. Dans l’attente que le typhon passe, la pluie curate les rêves, l’on se laisse bercer par l’orage.

A.G.

Fifi est parti de Ilias Jaoui
(Première Fenêtre)

« En règle générale, ça circule bien dans ma tête. En règle générale… ». Passion d’ornithologues, Régine et Roger n’ont pas qu’une horloge ornée d’oiseaux, ils ont un faucon, un véritable coquin nommé Fifi, mais qui – le titre le divulgue – est parti. Régine, vêtue d’un imperméable rouge à la capuche serrée, et Roger, tenant son gant mouillé par la pluie de la veille, essayent comme possible de le faire revenir, l’appelant, lui faisant des signes, des gestes et le suivant difficilement par boues et champs trempés. Par ailleurs, la mémoire de Régine n’est plus toujours claire. « Pourquoi je ne sais pas où je suis ? C’est pénible quand ça se passe. ». Ces deux états de lieux, ces deux fuites, l’oiseau et la mémoire, s’entremêlent, voire s’entrechoquent, se répondant comme une panique de ce qui adviendra – une crise existentielle : retrouverons-nous ce qui est parti ? La vie est telle qu’au cinéma tout semble possible.

A.C.

Les Femmes sont belles de Coco Tassel
Front(s) populaire(s)

Il s’agit, ici, du portrait de l’artiste en femme. Non pas de la « grande » artiste, bien que des artistes bourgeoises comme Sophie Calle soient citées pour éclairer des existences dont les lumières suffisaient. Oui, elles suffisaient ces vies, ces interrogations : au montage, j’entends le rafistolage, le bricolage, la belle pâte autobiographique parce que le rapport à maman, elle-même artiste. Je ne voudrais pas nier que c’est important ; seulement, témoigner ne fait pas œuvre. Il ne suffit pas de citer Virginia Woolf pour l’être aussi, et je sais bien qu’il ne s’agit pas de l’être. Seulement, les vies de femmes-artistes, ces destins arrangés ou « brisés » au cours du film ; tout cela que l’on voit est trop puissant, trop important aussi, pour donner lieu à ces petits errements autobiographiques ou dissertatifs (ou alors le comment et sa discrétion comptent vraiment). Qu’on soit réalisatrice ou réalisateur, on s’extrait difficilement de sa classe, et de sa manière de mettre en récit : Coco Tassel, comme n’importe qui, pour faire œuvre (documentaire d’autant plus) doit encore apprendre à disparaître. Parce que oui, ce qu’il y a de puissant, c’est ce qu’elle filme et non pas la mise en récit de son film. Les citations ou apartés révoltent quand le moindre mot des femmes qu’elle enregistre nous fait rêver d’un film (non pas qui leur rendrait justice puisque celui-ci, à leurs yeux, le fait déjà probablement assez) qui les rendrait à leur pleine et entière matérialité ; c’est-à-dire dans le génie que l’on devine entre les cuts. En une heure et demie on a toutes les défaites, contradictions, et doutes des femmes qui ont, se font ou espèrent une « chambre à soi » : à la fin, on apprend assez vite que ces défaites, par le montage du film, sont en reflets de celles de la mère de la réalisatrice. Elle le rappelle malgré tout, le plus important, c’est d’inventer, de bricoler sa vie et dans sa vie : c’est quand même un peu plus facile quand on est une bourgeoise blanche et qu’on ne sait même pas s’effacer dans ses films. Disant cela : je voudrais dire que j’ai trouvé le film merveilleux toutes les fois où je voyais ces femmes-artistes, mais que la réalisatrice par son grand besoin bourgeois d’autobiographie et de référence les a mangées au montage. 

B.B.