Critique | Un hiver russe de Patric Chiha | Cinéma du Réel 2026
Drôle de négatif sous le vent pour ouvrir le bal. Seul un rouge sang frétille dans les détails.
Dans la foulée, du bleu et du jaune clinquants, néonisés (vous l’avez ? du bleu et du jaune ? Un hiver russe en plein dans les années 2020, autrement dit : en pleine guerre en Ukraine.), on suit un premier jeune homme couvert de teintes rappelant celles d’un autre drapeau. Décrivant la guerre, l’exil contraint, cette situation, derrière un néon vert détraqué, il dit : « c’est juste irréel. », ce que la colorimétrie du film ne s’est d’ailleurs pas gênée de surligner grassement. Le lieu qui informe des témoignages de cinq jeunes russes ressemble à un studio de tournage, fond noir et ring light parfaitement pilotés ; du bleu et du jaune partout, brillants de pacotilles plastiques, tout un symbole rendant le cauchemar en rêve (ou l’inverse, on ne sait plus). Chacun des propos se retrouve recouvert d’une lumière cramée plus ou moins artificielle, plus ou moins factice, mais finalement plus poseuse que convenue. Toute la sincérité prenante et rencontrée se voit ainsi écrabouillée par une surcouche trop contrastée. Tout brûle les yeux. Tout s’esthétise à n’en plus voir ce qui est filmé.
Puis, des ralentis musicaux en plein Paris, l’exil de deux des jeunes se voit très curieusement eurythmique : Front Populaire, Parc de Bagnolet, quelques espaces comme un semblant de paradis – hors la guerre, un Paris gentrifié. Ah ! l’apaisement de nos coins franciliens… Que font de si beaux jeunes gens coincés dans un cadre qui se toque de lui-même et de ses effets ? C’est tout comme si Patric Chiha – conscient ou inconscient – n’avait pas lâché son souhait d’avoir par son image le premier (et de facto le seul) sujet. Passez derrière mes lumières, jeunes gens, elles vous refont la face à merveille. Mes néons vous vont à ravir.
Mais hors des néons, passant d’une ville à l’autre, d’un espace ensoleillé à l’autre, l’omniprésence musicale surplombe l’errance qui se serait pourtant souhaitée moins road-movie. Tous les vagabondages n’ont pas le goût de la liberté et quelques instants de repos n’en dissimulent pas l’état du monde actuel. « Tout ne tient qu’à un fil. » dit l’un des exilés tout en bronzant, alors que rien ne tient plus et n’a peut-être d’ailleurs jamais tenu – question de point de vue, question de chanceux (point de vue d’occidentaux). Un hiver russe, sans hiver ni Russie, passe de la Turquie à Paris comme une fusée, laissant hors ses néons tous les vécus et le temps de les entendre, de les voir, de les guetter patiemment. Une barrière colorée entre l’image et le réel vient cadenasser la vie. C’est là toute la perversion des artifices et des effets spéciaux : ils détournent le regard des vivants, les rendant morts le temps d’un plan. Cramés par les lumières, il n’y a que des morts-vivants. Derrière les enseignes du film qui volent la vedette, il y a des vies brisées, des chemins sans fin, des avenirs détruits, mais cependant nous n’en saurons pas plus, il y a des lumières qui assombrissent. Quand le cinéma se regarde plus qu’il ne regarde, dans notre fauteuil, nous ne voyons rien.

