Rien ne l’est, tout l’est

Critique | Rebelote de Skander Mestiri | Cinéma du Réel 2026

La voiture roule vers le soleil couchant, passant devant de vieilles maisons, elle arrive au-devant d’une forêt, un champ où les drapeaux français et états-uniens sont plantés. Une mitrailleuse et des grenades. Et Rebelote, la guerre à nouveau. Les tenues mises, la reconstitution débute. L’Histoire n’est pas réservée aux gros budgets de fictions. « Vous restez combien de temps ici ? », « Et vous êtes où sur Paris, en région parisienne ? » ; quelques habitués de l’événement questionnent le corps étranger : l’équipe de tournage. Filmer des collectionneurs d’armes, d’uniformes et d’objets de toutes sortes de grandes guerres, c’est prendre le risque de voir des croix gammées et des aigles du parti. Alors pour eux, les hôtes, être filmés, c’est prendre le risque d’être incompris, d’être mal perçu. Ainsi, c’est l’histoire d’une rencontre à la caméra médiatrice. Une rencontre tendancieuse. Conjointement à leurs naissances, des images terrifiantes pour tout le monde.

Parfois, entre deux cafés ou durant une promenade au soleil, l’on se réjouit de ne pas avoir connu certaines périodes de notre Histoire. Aussi, il semble parfois communément acté que vivre la seconde guerre mondiale, les Allemands, les Amerloques et tout le reste, tout ce qu’on sait, n’est pas un rêve. Mais que nenni ! Un recoin peuplé d’irréductibles fanatiques résiste encore et toujours aux lieux que l’on aurait parié communs. À en observer des enfants armés, c’est une passion qui se transmet de génération en génération et qui s’accroche, s’agrippe comme la foi : d’ailleurs, l’un d’eux se plaint : « Putain, on dirait que je suis un Boche ! ».

Reclus dans un monde fou (contemporain) où vivre la guerre est une passion, l’on se dit spontanément que notre monde contemporain (fou) se trouve bien débranché de ce qu’implique un rapport politique au monde. Les festivaliers passionnés le disent eux-mêmes : « Il n’y a rien de politique. » ou « Il n’y a pas d’idéologie. » en parlant de leurs reproductions tantôt révolutionnaires, tantôt nazies. Et néanmoins, dans un gros plan qui ne semblait pas prévu, un drôle de collier se dissimule derrière le col de la chemise quand la caméra qui le visait vient d’être remarquée. Il voulait montrer ses poils de torse, mais ce pauvre pelage était surplombé d’une croix celtique néo-nazie que le porteur s’est empressé de déplacer derrière le bout de chemise qui lui restait. Pourquoi ce geste précipité ? Dans un cadre tel, le costume va de soi, c’est le jeu de la fiction, l’accord tacite du prétendu apolitisme. Ou peut-être alors que les choses, toujours, tout le temps, ne sont jamais vraiment dénuées de nos croyances, de nos idées… Si rien n’est politique, alors tout le sera – CQFD. Et que la confusion des costumes, déjà que l’isoloir nous joue des tours, ne nous fasse pas regretter une candeur comprise trop tardivement. Pour l’heure et pour la fin du film, la Marseillaise résonne derrière un hélicoptère dont le moteur glace notre sang. Notre sang impur ? Rien n’est moins sûr. C’est le bruit des hélices qui réveille les trompettes de l’Apocalypse.