Des yeux au bout des doigts

Critique | Un chant aveugle, Stefano Canapa et Natacha Muslera | Cinéma du Réel 2026

Au Japon, les goze étaient des musiciennes aveugles qui parcouraient le pays, du Moyen Âge jusqu’à la fin du XXe siècle, pour apaiser les morts et conter des récits, portant luths et tambours. Dans une tradition chamanique et animiste, leurs chants étaient en grande partie improvisés : elles greffaient ceux des paysages invisibles. Le Chœur tac-til, groupe composé de personnes voyantes et non-voyantes, suit la trace des goze, retrace le chemin en quête de vibrations, se perd parmi les lignes du monde pour en faire surgir d’autres, écouter du regard le lointain et l’instant. 

En chœur, nous questionnons alors l’idée même de perception et déplaçons l’autorité du visible. Nous défaisons la hiérarchie de l’image sur le son pour une mise en circulation des mondes perceptifs. Nous écoutons l’incommunicable et l’indéchiffrable pour une réalité autrement lisible. Détournant le visible, nous contournons l’invisible pour mieux le lire.  Sortir le vu de son chenal et, au creux de l’entente, de dessus les galets polis, dériver.

Le son refait vivre et venir le vide, le fait jaillir par son plein, présent de l’écho naviguant vers les rives des narcisses à jamais endormies. Regard saisit au-delà du regard, passant par les linéaments, on s’attache aux formes puis au vide ; l’on se détache pour mieux s’immiscer, se perdre, s’y enchevêtrer. Couper les racines pour mieux suivre les lèvres de terre, effleurer l’herbe grasse des chants. Des yeux à l’extrémité des doigts sentir les cils du monde, y voir couler les paroles, lire l’eau vive, suivre la ligne de sève bruyante qui court lentement, en torrent, le long de la ligne verticale, tombe vers les pousses et vers les tiges. Stefano Canapa et Natacha Muslera ne nous proposent pas qu’une simple invitation à l’autre, mais une révolution de perspective qui permet de s’ouvrir aux illusions, par-delà le réel, où l’illusion est illusoire. C’est un flux comme l’évidence d’un accord, d’un chant du monde.

L’audio-écriture — opposée à l’audio-description — créée par Cécile Sans, dont la voix navigue dans ce film parmi les sons, les vibrations et les dissonances, ouvre une autre voie, intermédiaire, propice à une expérience de cinéma en partage. Cette audio-écriture ne vient pas après le montage, mais débute à la conception même du film : voix, écriture, image, son, le tout cohabite, évolue, se croise sans cesse pour faire naître ainsi une œuvre expérimentale d’une prouesse rare. Comme les goze mutualisant leur gains pour les répartir équitablement entre les chanteuses, comme un chœur sans cheffe : seulement de l’horizontalité. Pas de tête, seulement des membres, pas de direction, seulement un mouvement, une avancée en commun. Un commun qui n’est pour autant pas une synchronie, mais un intervalle dans lequel circulent des vibrations visuelles ou sonores1.

L’on avance dans la bobine en une marche hasardeuse, divaguer le long des sentes, où à chaque pas se lève le vent. Dans un déséquilibre, un glissement permanent ; le croisement des sons et des images comme des blocs qui se déplacent et se coulissent. Tout est matérialité. Les mots dansent. Le dit se meut. L’image écoute les lucioles et le shamisen éclaire le silence. C’est un mélange de longs chants rauques, de cliquetis du 16mm, de ravage des bambous et pierres volcaniques. C’est un fil tendu entre le visible et l’invisible, le passé et le maintenant, hors de l’oubli ; d’un doigt à une oreille, en passant par la rétine, ce fil qui est la rainure d’une écorce, faites de saillies et de failles lues par une traînée de main — le livre, liber, signifiant proprement « partie vivante de l’écorce » sur laquelle l’on écrivait, autrefois.

Empreinte sur empreinte, lire l’autre dans l’autre. La pierre tombale shinto, idéogrammes en creux, lettre à lettre, signe à signe, comme un konichiwa plein de mousse et de lichen. Graver du vide, encrer le souffle pour y laisser une empreinte dans l’air, graver l’air, creuser les plis du vide, communiquer trait à trait, point à point. Tourner si vite qu’elle en devient immobile, le point devient trait devient point ; le cinéma. Les contraires se poursuivent, une chose est son ombre, fleur ancienne se décompose pour faire fleurir à son tour. Taper dans ses mains, sonner le bonshō, faire du bruit devant le temple pour que les dieux nous entendent, des dieux qui ne nous voient pas. Le son en offrande sur l’autel des kamis aveugles. Une parole comme un don, invoquant l’imaginaire et l’hallucination, les images comme des émanations, mues par les ondes sonores, comme l’eau fait vibrer le soleil, les étoiles pleuvoir la neige sur les cheveux noirs. Les lignes des cordes vocales vibrent d’une vibration blanche comme un mince filet d’eau. Hybrider les flux, les courants, les vents et les marées, pour les faire jaillir dans un vide béant.

Le noir si intense et tacheté par le 16mm est en elle-même une matière profonde, un ciel sombre et scintillant qui est en réalité non pas un simple écran noir, mais des captations de plusieurs tableaux de Soulages. Comme devant la peinture, nos yeux apprivoisent peu à peu la profondeur, le vertige. Une obscurité révélée et perceptible par l’ombre des grains de pellicule.

Le noir et blanc, parfois le flou et l’absence de mise au point, l’écho et l’ombre, sont autant de manière précieuse de comprendre et d’appréhender la malvoyance. On saisit par les mains, le corps, les yeux, un langage universel. S’imaginer un monde, s’imaginer ne pas connaître, imaginer le vide d’un mot, un mot à jamais sans signifié, une erreur de calcul, un problème insolvable. Peut-on bien lire l’absence ?  Différencier la trace et la non-trace sur le sable, bientôt effacée par le ressac ? Peut-on bien percevoir le creux de l’eau formée par une goutte tombée ? Sans voir, peut-on s’imaginer les forêts peuplant nos organismes ? le reflet amoureux d’une rétine ? Voit-on sans voir la fourmi et l’univers ? Comment bien savoir l’autre, l’imaginer ? Un visage est beaucoup plus qu’un visage.

On sait pourtant lire le battement du cœur au fil de la ligne bleue et remonter à sa source : ci-gît des paysages, de vie et de bruits.

  1.  « Stefano Canapa : Pour le tirage d’une copie 16mm, on synchronise le négatif image et le négatif son afin que les deux puissent défiler ensemble dans la tireuse, du début à la fin. Dans le cas de notre film, c’est comme si parfois on opérait un glissement entre les deux bandes, qui peuvent évoluer de façon séparée, puis se rejoindre. Avec Jérémy Gravayat (le monteur du film), à une certaine étape de travail, on s’est sentis assez en confiance pour penser des séquences uniquement par le son et ainsi renoncer parfois à l’image. Pour la prise de son, nous avons invité Lionel Marchetti, compositeur de musique acousmatique et improvisateur, qui avait déjà collaboré avec le chœur. Nous avons voulu associer au film un geste qui se situe aux antipodes du cinéma classique. Lionel enregistre sans casque dans une relation très tactile au son, il pratique le tourné-monté et compose souvent dans l’instant du tournage. Je pourrais faire un parallèle entre sa pratique et la mienne, car je travaille avec deux caméras légères, une Bolex et une Aaton A-minima, qui offrent notamment la possibilité de tourner sans avoir l’œil collé à l’œilleton, sans risque de voiler la pellicule. Nous avions ainsi tous les deux une grande liberté de mouvement et nous pouvions improviser en étant pleinement à l’écoute de ce qui se passait autour de nous. ». in Entretien avec Stefano Canapa et Natacha Muslera – Un chant aveugle, 13/03/2026, Mediapart, https://blogs.mediapart.fr/cinema-du-reel/blog/130326/entretien-avec-stefano-canapa-et-natacha-muslera-un-chant-aveugle
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