Critique | Anemone – Les racines du mensonge de Ronan Day-Lewis, 2026
C’est un retour : depuis son dernier grand rôle en 2017 chez Paul Thomas Anderson (Phantom Thread), Daniel Day-Lewis avait annoncé sa retraite, à 59 ans. En 2024, il revient sur sa décision en annonçant qu’il jouera le premier rôle du premier film de son fils, Ronan Day-Lewis. C’est ce même retour qui se (re)joue à l’intérieur d’Anemone : Jem (Sean Bean) part retrouver son frère Ray (Daniel Day-Lewis), qui a abandonné femme et enfant pour vivre reclus pendant dix ans dans une cabane isolée dans la forêt, en espérant le convaincre de son revenir à la ville, comme à la vie. L’association familiale entre acteur et cinéaste fait déjà deviner tout un prisme méta-textuel autour de la persona de Day-Lewis père ; impression renforcée à la vue du générique, mentionnant leur co-participation au scénario.
La vie dans les bois
Ce qui surprend d’entrée de jeu dans la mise en scène, c’est sa capacité à générer des contrastes, tant dans l’écriture que l’image. La première rencontre entre les deux frères est assez éloquente : aucun dialogue, seulement un plan-séquence élaboré par de larges mouvements et un grand usage du hors-champ sonore. Alors qu’il s’apprêtait à user de sa hache pour éliminer une menace, Ray reconnaît son frère Jem par un son (qu’il appellera son « héritage »), et finalement, prépare un thé. Si on peut penser de prime abord que cette démonstration de force esthétique permanente relève de la pose superficielle, elle est souvent désamorcée par la durée des plans, accentuant l’étrangeté fantastique de cette diégèse. Par exemple, quand les deux frères dansent sur du rock au ralenti dans la cabane au fond des bois, la caméra file dans la forêt, l’obscurité de la nuit engloutissant lentement le duo, laissant place à un grand silence. Le cinéma de Ronan Day-Lewis conçoit la posture des corps et le silence comme des éléments de langage aussi fondamentaux que la justesse d’un dialogue, surtout pour son père, qui en avait fait une marque de fabrique (spécialement chez PTA, exemplairement l’ouverture austère et silencieuse de There Will Be Blood, 2007).
Cette grandiloquence esthétique a cependant un prix : la musique composée par Bobby Krlic est pesante, noyant littéralement certaines séquences dans un marais sonore assez pénible. L’accumulation de trop nombreuses thèmatiques, (la paternité générant des traumatismes, l’IRA, la trahison amoureuse, la pédophilie dans les institutions religieuses…) étalées sur deux heures de film, écoeure. La seule grande gagnante de ce débordement chaotique est la nature, qui permet au récit d’Anemone de tisser une relecture contemporaine de plusieurs mythes bibliques. Les bois et rivages irlandais se dessinent comme des personnages à part entière, tant elles sont imprégnées de symbolique chrétienne (la baignade des deux frères dans l’océan déchaîné comme un nouveau baptême, la tempête de grêle finale comme un cataclysme apocalyptique, un énorme poisson mort flottant dans la rivière). On qualifiera volontiers ce premier film de Ronan Day-Lewis comme prodigue, au sens propre comme biblique du terme. Il se positionne dans le sillage tracé par son père : proposer un cinéma exalté, pour le meilleur comme pour le pire.
Anemone – Les racines du mensonge de Ronan Day-Lewis, au cinéma le 4 mars 2026

