Critique | La fin de l’âge de fer, Clément Schneider, 2025
En 1931, Serge Simon Held imaginait avec La mort du fer à quoi pourrait ressembler une Europe en proie à une épidémie, la maladie bleue, qui ne toucherait et détruirait que les métaux. C’est un livre fort d’enseignement sur l’écologie et le recyclage par son sujet, mais aussi par son destin : longtemps tombé dans l’oubli, il a pu retrouver le creux des mains humaines grâce à sa réédition en 2019 chez L’Arbre vengeur. La culture est d’abord une industrie dont la qualité des œuvres n’est pas le premier critère de sélection. Elle fonctionne avec des têtes de file qui symboliseront demain l’époque d’aujourd’hui, des artistes émergents, mais aussi des stars oubliées qui viendront alimenter les canaux du patrimoine dans les décennies à venir. Il y a donc quelque chose d’inespéré et de vertigineux à tomber sur les beaux mots d’un illustre inconnu, qui nous parle depuis il y a cent ans, et dont la parole trouve un écho certain au présent : il aurait pu ne jamais exister tout autant que nous aurions pu ne jamais le découvrir. Mais non, tout un tas de contingences nous ont conduit à cette drôle de rencontre.
C’est un sentiment similaire qui se dégage des images de La fin de l’âge de fer de Clément Schneider, bien qu’il délaisse rapidement l’hypothèse d’une réflexion globale, à la fois philosophique et politique d’une telle situation, pour travailler une matière plus risquée et inégale, à savoir un traitement intimiste, sensible, de la catastrophe. On imagine le chemin difficile et besogneux qui a rendu possible l’assemblage de ces images disparates en un film vaillant, un bloc de résistance contre les formes traditionnelles données à la catastrophe au cinéma. La nuit ne s’éteindra pas du jour au lendemain ; nul besoin de courir, nous rampons à notre perte. Un groupuscule anarchiste aurait développé une substance, le mycélium, un puissant rongeur de métaux. Lorsque la catastrophe arrivera, tout sera amené à changer au sein d’un continuum dégoûtant : nous suivrons l’avancée de l’apocalypse sur BFM et écouterons l’allocution d’un Président aussi perdu et incapable que nous, nous chercherons à contacter nos proches et continuerons à travailler tant que faire se peut. En France, pays de la raison érigé au-dessus d’aucune faille géologique, la fin nous emportera dans un anti-spectacle dandy.
À chaque forme son économie. En revisitant ainsi le film-catastrophe pour le peupler de contre-discours et images autrement plus réalistes, La fin de l’âge de fer s’épanouit en premier lieu par son montage. L’anti-grandiloquence du film trouve alors un prolongement dans la manière dont les blocs séquentiels s’enchaînent, à la lisière du zapping. Ce sont comme des fragments aléatoires (parfois trop ?) captés par des bouts de numériques qui nous parviennent d’un futur-proche alternatif : un tuto YouTube pour empoter une plante, un débat sur un plateau télé, des images d’une manifestation à la Défense… Dans cette écologie des images où toutes et tous ont la même place, puisque toutes et tous sont soumis à la même catastrophe, on y voit d’abord la lenteur des processus de prise de décision, et la nécessaire bêtise de l’action humaine en proie à d’inextricables contradictions. Un ancien anarchiste pense trouver une amplitude d’action plus large en sa qualité de nouveau fonctionnaire, un néo-fasciste hongrois rappelle que l’autoritarisme est avant tout un moyen de préservation du système capitaliste… Il n’y a rien à faire sinon voir et attendre, et puis se préparer à ce que, même la fin, lorsqu’on aura échoué collectivement, soit une déception.
La fin de l’âge de fer de Clément Schneider, au cinéma le 2 avril 2025