Critique | Auslandsreise de Ted Fendt | Compétition, FID 2026
Dans un quartier de la capitale allemande, un petit groupe d’amis se réunit régulièrement, le long d’une année, pour échanger sur leurs lectures choisies : Anna Maria Ortese, autrice italienne, y est mise à l’honneur. Fidèle à son goût pour les communautés de lecteurs et les espaces où la pensée s’élabore collectivement, Ted Fendt filme moins un cercle littéraire qu’une pratique quotidienne de la transmission. Les livres deviennent autant de lieux de rencontre que d’objets de réflexion. Chaque conversation prolonge l’autre, chaque lecture appelle une nouvelle ; le cinéma lui-même devient espace proliférateur. Dans ces scènes rohmeriennes berlinoises, où la parole et la présence coexistent intrinsèquement, chaque personnage, par leur seule fixité, pris dans un cadre statique, déborde de communication : un regard suspendu, un mot, — un évènement — comme autant de manière d’habiter le monde.
Depuis Classical Period (2018), où un cercle de lecteurs disséquait Dante, jusqu’à Outside Noise (2020), qui faisait voyager ses personnages entre New York, Berlin et Vienne, le cinéma du réalisateur étatsunien ne cesse de mettre en circulation les êtres, les livres, les langues et les idées. Il ne filme pas tant de simples déplacements que ce qui se transmet d’un lieu à l’autre, d’une conversation à une autre, d’un lecteur à un autre. La circulation devient une forme de mise en scène : celle des savoirs, des traductions, des amitiés, des saisons mêmes, qui relient les corps au temps et aux espaces.
Lire, traduire, reformuler, expliquer : les gestes cherchent sans cesse le sens, dessinent les contours fragiles d’une communauté. Une page est lue en français, puis traduite spontanément en allemand pour celle qui ne comprend pas. Trouver la langue commune qui saura unir l’imperceptible de nos rencontres fortuites, croiser les chemins d’un dialogue réel. La pellicule, ainsi que sa découpe, heurtée et grenue, offre le tangible d’une rugosité allemande, où le naturel des non-acteurs est rehaussé par une délicatesse généreuse, attentive. À rebours d’un naturalisme démonstratif, Fendt compose un cinéma de la durée, où chaque plan laisse respirer les silences autant que les paroles. Auslandsreise (Foreign travel) fait alors du déplacement — corporel, linguistique, sensible — une manière de faire circuler le préhensible.

