Critique | L’amour aurait suffi même à Nietzsche de Pierre Creton | Compétition, FID 2026
Qui de l’homme ou du chien va chercher la baballe ? Tout est question de retour, et la balle de tennis – contre le mur – accomplit le geste, schématisant une forme d’absurdité puissante du même ; ce même – celui-là même – qui, avec malice, s’infiltre dans le titre du nouveau film de Pierre Creton : L’amour aurait suffi même à Nietzsche. Sous un noir et blanc épuré et en 25 minutes, le livre de Michel Surya, L’éternel retour, se déplie par son héros nommé Dagerman (tiens donc), inconsolable sans doute, et Nietzsche, évidemment. Ce ne sont que quelques bribes, quelques extraits, non pas le livre entier, qui apparaissent et résonnent par le film, et c’est toute une pensée – peut-être occulte, peut-être complexe – qui s’immisce sous nos yeux.
La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Hermétique pour celles et ceux qui ne divaguent pas parmi La Mémoire et la Mer de Léo Ferré, passionnant pour les autres. Comme la chanson d’Amour Anarchie, le court-métrage de Creton peut ouvrir le lyrisme de la répétition comme les craintes de la mécompréhension. Néanmoins, rien ne sert de comprendre, il faut se laisser porter par les mots, par les plans, par la mer qui, derrière la baie vitrée, régénère l’horizon. Mais avant cela, l’homme à la balle de tennis est Creton lui-même, parfois caché derrière la fleur, toujours plus haut que le chien Tobie – par le rebond de la balle, l’avantage est à la hauteur, donc à la raquette, donc à l’humain. La mer est plus loin, pas encore là. Puis le titre apparaît, laissant cette fois place à la baie et aux mots.
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude
Dans la maison, Mathilde Girard lit le texte. Plus tard, en off, ce sera Françoise Lebrun. Toujours cette même petite famille artistique aux environs de Creton. Toutes et tous dans ce format court, toutes et tous dans ce lot de références (Nietzsche, Ferré, Duras, Surya, Girard et Lebrun donc, Tobie, évidemment, et les autres) aux impacts saisissants. Un chien, puis un chat. Les deux ensemble ou l’un et l’autre sur le même canapé. Tout revient à nouveau, et encore et encore : l’œuvre de Pierre Creton se constitue ainsi : dans un besoin de création impossible à rassasier. Tout se répète et la lecture de Girard recommence ; elle-même la fait recommencer. C’est sans fin. Les images sont l’éternel recommencement de tout, cet éternel recommencement de rien, qui est le même.
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles
Alors peut-être faut-il se laisser porter par les mots, par les cadres, par les couleurs ou leur absence, par les mouvements et par le temps. Peut-être faut-il se laisser promener par la vie, quelle qu’elle soit. Des fleurs au premier plan, un chien qui tourne en rond, un homme et son coup droit, la danse des vagues, des dires sur Nietzsche, des relectures et d’autres lectures, des animaux-auditeurs, un cinéma-potager, une voix d’actrice connue, l’autre voix d’un film méconnu. Il faut se laisser porter, il faut se laisser revenir.

