Critique | Az-Zeeb de Rafael Guendelman | Compétition, FID 2026
À la violence israélienne qui rase au bulldozer les maisons, les chemins, jusqu’aux noms des villages, Az-Zeeb répond par l’obstination d’une quête de mémoire. Car il existe des traces que nul n’écrase : des visages qui traversent le temps, la lumière sur un figuier de barbarie, le silence d’une maison dont il ne reste plus que l’empreinte.
Le film s’ouvre comme une enquête familiale et s’épanouit comme une blessure ancienne. Une famille chilienne, traversée par des héritages palestiniens et juifs, découvre que son histoire ne se raconte pas en lignes droites mais en croisements, en départs, en absences. Avant même qu’octobre 2023 ne fasse basculer le monde dans une nouvelle intensité de l’horreur, et que le génocide en cours à Gaza ne vienne redonner à chaque archive un poids insoutenable, Az-Zeeb avait déjà compris que le passé n’était jamais derrière nous. Il ne s’agit plus d’interroger seulement la violence coloniale, mais aussi les rêves, les aveuglements et les désillusions qui l’ont rendue possible. Comprendre pourquoi une famille juive quitte le Chili pour Israël, pourquoi elle en revient, désenchantée, après avoir découvert la réalité derrière la promesse sioniste et nationaliste. Rafael Guendelman explore ce territoire et touche ainsi à un tabou familial en traversant un silence transmis de génération en génération.
Un deuxième récit avance en parallèle : celui d’une famille palestinienne expulsée de son village lors du nettoyage ethnique de 1948. Les images Super 8 retrouvées et celles tournées aujourd’hui se cherchent, se frôlent, se confondent. Sa matière pelliculaire fragile, vacillante, rapproche les temps jusqu’à rendre imperceptible la frontière entre archive et présent, elle supprime les coutures pour mieux faire apparaître les cicatrices – avec ses brûlures, ses accidents de lumière, ses tremblements, ; comme une mémoire en train de se souvenir. Elle possède quelque chose du journal intime, du carnet de voyage, du secret tracé avant l’oubli. Elle fait dialoguer et correspondre les paysages du Chili et ceux de la Palestine, leurs vallées, leurs déserts, leurs stigmates politiques. Les voix et témoignages recueillis se rencontrent elles aussi, anonymement. Les deux fleuves finissent ainsi par rejoindre le même lit : les couleurs du passé contaminent le présent ; le temps cesse d’être une succession pour devenir une seule matière, frêle et lumineuse. Mais cette rencontre n’établit aucune symétrie ; rien n’est égal. Le film refuse l’illusion confortable des récits équilibrés et laisse simplement apparaître les nœuds. La migration des uns devient, malgré elle, l’ombre portée de l’expulsion des autres. Du côté de la famille juive demeurent les images, les bobines, les archives accumulées des “vainqueurs”. Du côté palestinien, il reste la voix, qui exige, elle, un second souffle pour continuer d’exister.
Tant qu’une voix prononce le nom d’Az-Zeeb, et des 520 autres villages fantômes, les bulldozers n’auront pas entièrement gagné. La mémoire ne reconstruit pas les maisons détruites, elle empêche que leurs ruines deviennent le dernier mot de l’histoire. La disparition n’est pas qu’une métaphore. Elle marche en sa compagnie, emporte ses pas et sa mémoire salée. Qui, des yeux ou des pays, a précédé ?

