Critique | Dernier arrêt pour le billet circulaire de Jean-Claude Rousseau | Compétition, FID 2026
Il (le cinéaste, le théoricien, le poète, le filmeur, le promeneur, Jean-Claude Rousseau) détesterait que l’une de ses œuvres soit présentée ainsi : un film sur [un sujet] ; cependant, et ne lui en déplaise, Dernier arrêt pour le billet circulaire est un film sur le lac de Côme. Non pas le sujet que pourrait être ce lac, mais bien littéralement un film sur le lac, au-dessus de ce lac. Parfois aussi à sa limite, son bord, là où amarrent les bateaux et se promènent les chiens. Le premier plan, le commencement, cadre des silhouettes humaines au-devant de l’étendue encerclée de montagnes alpines. Des ombres figées sur le paysage. Plan noir puis nouveau plan qui deviendront systèmes généraux de la suite ; parfois aux coutures plus longues, quelques plans ne s’encerclent pas de plans noirs. Ainsi, une partition s’expose. L’idée vient de Pierre Creton, présent dans la salle et exprimant l’idée lors du coutumier question/réponse des fins de séances au FID. Une « partition » donc, et non pas un « montage ». Une part musicale évidente, mais aussi une part graphique de la partition comme matière. Aplanissement des notes/plans, différentes hauteurs/harmonies, différentes gammes/lignes de fuite. Des notes qui reviennent et des plans qui résonnent. Ni crescendo concret et encore moins decrescendo. Toutefois un rythme brusque, aussi commun que rare dans le cinéma de Rousseau, mais qui surprend toujours. Des longueurs changeantes, des durées de surprises, des tons évolutifs. Rapide ou lent, court ou long, c’est subjectif. Or l’objectif est fixe et, par cette fixité, parfois mouvant. Les bateaux le transportent d’un bout à l’autre, parfois là-bas, mais ici : toujours avec nous. Nous divaguons d’un plan à l’autre et d’une rive les alentours ; puis une cabine téléphonique ou un anachronisme : nous sommes perdus parmi les temps.
Quelques dièses d’orages
« Sorry » dit l’un des hommes qui, malgré lui, sur un bateau, se voit contraint de passer devant l’œil de Rousseau. La vie persiste malgré tout sentiment de rigidité. Le tonnerre gronde, les vagues s’amusent, les humains vivent, silhouettes ou marins soient-ils. Des thèmes musicaux apparaissent de temps en temps, se coupant aussi brusquement qu’ils ne sont arrivés. Des éclairs s’incrustent ; ce sont différentes saisons qui composent le Dernier arrêt pour le billet circulaire. Des images qui se fixent, des ralentis et des échos, le film s’excite. Une dame avec une canne, des canards, un cupidon, une photographie de marin sur une couronne mortuaire, un nuage, des chaises vides, le reflet de Rousseau. Il faut voir par-delà la jumelle. Toutes les choses nous attirent esthétiquement au premier abord ; ce n’est seulement qu’ensuite, l’affect né, que nous pouvons en être épris sensiblement. Oui, les choses nous attirent, et peu d’angles ne coincent notre regard. Nos yeux sont libres de s’égarer, rôder, voire même s’enfuir du cadre et laisser vaincre d’autres images mentales. Il y a des choses dans les choses. Des voitures sortent d’un bateau et puis du cadre ; peut-être s’envolent-elles ensuite ? Devant les créations de Rousseau, nous sommes souverains. L’évasion est requise. Ou le rappel ou la réminiscence : tout est permis du côté du lac de Côme.
Madeleine de solitude
Il n’y rien à dire, tout à ressentir. Ce sont des éléments qui ressurgissent n’importe quand. N’importe comment ? Non, tout au fond de soi, là où les sens patientent et les mémoires ne se savent pas. Portez à vos yeux ou vos oreilles une cuillerée de Rousseau, et ce qui touchera l’iris et le tympan sera reflet de votre vie, un tressaillement sans doute. Il sera un plaisir délicieux, sans que l’on puisse nommer sa cause. C’est toute la force d’un cinéma, ce cinéma qui se fait seul, accompagné des passants et passantes imprévu·es. C’est toute une solitude mais qui, d’un mouvement circulaire, ressemblera à votre œil. Ou votre oreille, pour qui ne sait tracer juste. Dans les deux cas, ce sera beau. Ce sera Côme.

