Critique | Popular tradición de esta tierra de Mariano Llinás | Autres Joyaux, FID 2026
C’est une histoire (pas exactement une histoire) à propos d’un chanteur de tango (pas exactement un chanteur de tango) et de comment tout cela résonne avec l’Argentine actuelle (ce que le film ne compte pas traiter). Peut-être un peu quand même.
Commando Corsini
En 2021, un trio composé du réalisateur Mariano Llinás, du directeur de la photographie Agustín Mendilaharzu et du musicien Pablo Dacal s’était réuni pour travailler autour d’un classique argentin, le vinyle Corsini interpreta a Blomberg y Maciel, interprété par le chanteur Ignacio Corsini – pas un chanteur de tango comme aime à le rappeler Llinás mais bien un touche-à-tout de la musique populaire argentine. Le film qui en avait été tiré (au même titre que le disque) se voulait tout à la fois documentaire musical, enquête biographique, commentaire politico-historique et comédie malicieuse.
Popular tradición de esta tierra est donc le deuxième volet d’une trilogie encore non-achevée : toujours centré autour de la figure de Corsini, le film réunit peu ou prou le même casting principal – Agustín Mendilaharzu, occupé par sa récente paternité fera un coucou vers la fin du film mais cèdera le reste du temps sa place à l’actrice Laura Paredes. L’enquête ne portera cette fois pas sur un disque entier mais sur une unique chanson (ou plusieurs) : celle qui porte le titre du film et que Corsini réenregistra plusieurs fois entre 1912 et 1946 sous le nom de Tristeza criolla. Elle prendra la forme de discussions taquines entre les membres du bien-nommé Commando Corsini, la plupart du temps en studio, scriptées, mises en scène et accompagnées d’une ambiance musicale enregistrée sur le moment ; parfois aussi en voiture pour explorer les lieux décrits par Corsini ou dans lesquels il a vécu. Ce sera au passage l’occasion de revoir Laura Paredes dans la ville de Trenque Lauquen où elle menait déjà une enquête dans le film de Laura Citarella, par ailleurs productrice des deux films de Llinás – la société de production El Pampero Cine, à laquelle appartient tous ces personnages, est un petit univers.
Prétéritions
Chanson de country mélancolique, Popular tradición de esta tierra faisait dans sa première version la description des paysages ruraux argentins que le chanteur pressentait comme voués à disparaître. Pourtant immigré italien, il s’émerveillait, mieux que personne de traditions et de lieux avec lesquels il n’avait pas grandi, un certain esprit de l’Argentine du XIXème siècle captée comme aucun autre poète de l’époque. Le commando Corsini filmera les lieux de la chanson qui ne ressemblent plus du tout aux paroles, ramenant des images tout autant vouées à disparaître.
Pour s’assurer que les descriptions de Corsini sont bien accessibles à toustes, le trio s’amusera à redéfinir de manière imagée chaque terme de la chanson, jusqu’à faire sortir toute l’équipe dans une petite cour pour montrer comment se danse le pericón. On retiendra notamment une définition du fameux pampero qui donne son nom au collectif de cinéastes : un vent sec qui nettoie tout sur son passage, nécessaire à l’équilibre climatique du pays. En répondant à une question à ce sujet après le film, Llinás, sourire en coin, s’amuse à nier faussement sa position politique, celle du film, celle du collectif.
D’ailleurs, le film ne parle pas de politique, et a fortiori pas de Javier Milei, élu en 2023. C’est Llinás lui-même qui le dit dès le début du film, et il est très sérieux à ce sujet puisqu’il consacrera plusieurs minutes de son film à montrer des discussions houleuses expliquant pourquoi le film ne parle pas de Milei. Il le rappellera d’ailleurs plusieurs fois au cours du film, invitant le spectateur à ne pas s’interroger sur les liens allégoriques entre l’enquête du commando et la situation actuelle en Argentine. Nous ne nous interrogerons donc pas sur les affinités idéologiques entre les responsables historiques de la destruction de la pampa et un président connu pour son célèbre «¡afuera!». Nous ne soulignerons pas non plus le contraste entre la démarche révisionniste et dogmatique de Milei et celle du collectif El Pampero qui s’amuse à explorer l’histoire de son pays avec poésie. Nous n’en parlerons pas puisque le film n’en parle pas – de toute manière, ni la musique ni le cinéma n’ont jamais eu de dimension politique.

