Critique | Les Saisons de Maureen Fazendeiro (2026)
C’est ça le socialisme1
Les Saisons fouille les racines d’un passé enfoui, confronte aussi bien les époques que les formes. Alors, les notes de terrain du couple d’archéologues allemands Georg et Vera Leisner résonneront avec les témoignages du temps présent. Le décor – l’Alentejo (Portugal) – reste le même, seules les saisons et les voix changent. Dans ces vallons, les époques se chevauchent. C’est une archéologie au carré, au cube même ! La cinéaste réhabilite l’existence de celui et de celle qui grattent la mémoire pour la rendre visible, donne vie à celles et ceux qui habitent le territoire, qui cultivent les terres. Il y a quelque chose d’ironique dans l’histoire des Leisner : étudier les monuments mégalithiques de la péninsule ibérique dans les années 1940 tandis que leur maison munichoise est bombardée. Le lieu de vie de la paire, sous les décombres. Les différentes temporalités se mélangent dans ce documentaire car c’est avant tout la mémoire d’un milieu, de la préhistoire à aujourd’hui, en passant par la dictature salazarienne.
Donner vue
Perdue dans le monde, la caméra de Fazendeiro panote régulièrement. Ses panoramiques, proches des 360 degrés, reviennent et s’éparpillent dans la trame sans autres lignes de mire que l’horizon. De larges espaces, des champs et des herbages, des fleurs et des arbres sur de nombreux ciels, ces mouvements disposent les fresques des paysages ; la mémoire rurale, le sens de ce que l’on appelle communément nature. Tout y fourmille calmement, presque imperceptiblement. Peut-être faut-il parfois de la fiction pour mieux y voir ? La caméra, au cœur des lieux, par ces panoramiques lents et autres travellings tout aussi délicats, au milieu du film, se dirige vers un nouvel espace, une autre chèvre recouverte d’or et de bibelots. L’animal se métamorphose en une jeune femme et c’est tout le cinéma de Pier Paolo Pasolini qui vient palpiter d’onirisme la nouvelle séquence. Les mythes sont libérés, se donnant entièrement à la réalité tangible de tous ces lieux, toutes ces terres, toutes ces histoires dorénavant sacrées. Il y a deux tons, la part naturaliste du monde présent et, dans un même temps, celle illuminée de quelques visions. Les mythes déliés, la vie s’agite.
Donner vie
L’aspect le plus touchant des Saisons réside dans la vie qui est filmée, telle qu’elle est, précieux miracle et pure banalité. Lorsqu’une chèvre donne naissance, le chevreau surgit au monde comme un excrément. Comme un memento homo transfiguré à la sauce scatologique. Plus tard, en troupeau, tandis que nous les observons, les chèvres nous regardent. L’équivalence permise par l’axe choisi (un plan fixe habité entièrement par les visages caprins) permet aux animaux d’exister, ou tout simplement d’être. Toujours dans cette logique de « donner vie », d’accoucher du réel et de ses attributs, la réalisatrice filme les fleurs, les brins d’herbe, les chênes-lièges, au-delà de leur aspect purement esthétique. Ils apportent une couche ethnographique et géographique : nous sommes au Portugal, premier exportateur de liège. Nous sommes dans l’Alentejo, au pays des dolmens mégalithiques, des chênes verts, mais aussi région la plus pauvre du Portugal continental. En mêlant poésie, politique et archéologie – c’est la justesse d’un regard –, Maureen Fazendeiro dignifie les oublié·es, celles et ceux qui font vivre la terre. Après la révolution des Œillets en 1974, les ouvriers agricoles avaient chassé les propriétaires terriens avec le slogan « la terre appartient à ceux qui la travaillent ! ». C’est ça le socialisme !2
Les Saisons de Maureen Fazendeiro, au cinéma le 25 mars 2026

