Critique | Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour | ACID 2026
Dans l’enceinte de la voiture, Siâvash chante à tue-tête Demolición des Los Saicos. Ta-ta-ta-ta ya-ya-ya-yaaaaa ! Demoler, demoler, demoler ! Détruire, en musique, la gare de train, sous le regard de sa sœur Mahsa Karampour. L’espace créé par la caméra sera celui de leurs retrouvailles. Tous deux ont quitté l’Iran, l’une est cinéaste à Paris, l’autre musicien à New York, et se retrouvent coincés au carrefour de la vie entre les flammes et la neige.
Mahsa fut la première à partir. En France, elle se confronte aux attentes implicites occidentales, ce regard blanc qui impose ses sujets et son racisme. À travers le grillage, nichée sur un balcon, elle observe la musique, les fleurs, les oiseaux. Elle revient souvent en Iran, là où son frère, sur les toits de Téhéran, improvise un studio clandestin, celui de The Yellow Dogs, groupe rock et punk, dont les murs sont parsemés de posters des Beatles, Jim Morrison, etc. Comme pour suivre ces modèles, Siâvash finit lui aussi par s’extirper de son pays, bien qu’à New-York les feux d’artifices résonnent aussi comme des bombes. « Maudit soit l’exil ».
Comment créer des lieux à soi Dans la gueule de l’ogre ? L’ogre, c’est la grande ville. Celle que l’on quitte, celle que l’on pénètre, avec mélancolie ou excitation, sans jamais tout à fait s’établir. Une sorte d’entre-deux sans véritable ancrage, dans l’attente d’obtenir une nationalité. La cinéaste semble bloquée dans un retour perpétuel. L’Iran est toujours dans ses pensées et ses images, notamment d’archives, à travers lesquelles s’effectuent des aller-retours temporels et se matérialisent des lieux sans lieux insaisissables, intérieurs et mémoriels. Siâvash, lui, est plutôt dans un élan constant, gardant les débris et les ruines comme refuges partout où il voyage. Sur le bitume et au milieu des arbres, la fratrie cherche des chemins, laissant leurs voix les guider. Emportées sur scène ou en voix off, celles-ci se perdent en cours de route, se heurtent aux différents vécus et conceptions de l’exil.
En filmant son frère, Karampour relate la difficulté de s’écouter et de communiquer, sans encore tout à fait se comprendre elle-même, alors prise entre le passé et le présent. Ses ressentis tombent dans les oreilles d’un lapin qui fuit la réalité et les questions existentielles. Le road trip qu’iels entreprennent ensemble représente pour elle l’espoir d’une conversation et pour lui l’occasion de retravailler une chanson jamais terminée. La vie comme décor, chacun·e déambule dans son propre orchestre underground. Une composition linéaire, à deux et en échos.
Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour, prochainement au cinéma

