Critique | Histoires parallèles d’Asghar Farhadi | Sélection officielle
Le voyeur, vu et revu, par la lorgnette de bien des cinéastes, fascine de son absolue fascination. Que peut bien vouloir dire, pour Asghar Farhadi, d’adapter pour le cinéma un épisode d’une série (« Tu ne seras pas luxurieux » du Décalogue de Kieslowski, 1988), qui peut lui-même être considéré comme une variation autour de Fenêtre sur cour (Hitchcock, 1954) et Body Double (De Palma, 1984) ? Précisément que tout film est déjà le remake d’un film, dans la mesure où toute histoire n’est que projection fantasmée. Et l’on manque peut-être un peu d’imagination, dans nos fantasmes. Par conséquent c’est toujours la même histoire, et cela peut nous jouer des tours. Car l’une des grandes forces de la mise en scène des Histoires parallèles consiste bien à jouer avec nos attentes inconscientes, projetées sur le film d’auteur « à la française », quitte à nous-même écrire le film qu’on s’attend à voir.
Farhadi articule ainsi une histoire de voyeurisme avec la question de la re-vision et de la révision. Sylvie (Isabelle Huppert), écrivaine recluse, ne fonctionne plus que par l’observation d’un trio (Anna dans son livre, Nita dans la vie, jouée par Virginie Efira, Pierre/Nicolas par Vincent Cassel et Christophe/Théo par Pierre Niney) qui travaille ensemble dans l’immeuble avoisinant, dont elle s’imagine les amours pécheresses pour les mettre en parallèle avec les fantômes de son histoire familiale déchirée. Lorsque Adam (Adam Bessa), sans abris (mais avec papiers, projection raciste soutenue par une arrestation, tout de suite reconsidérée par une carte d’identité bien française) entre à son service pour l’aider à déménager par le biais de sa fille (India Hair) qu’il a aidée et qui veut l’aider en retour, il y a transfert du fantasme. Le manuscrit inabouti dont Sylvie veut se débarrasser car qualifié de « pas original » par son éditrice (Catherine Deneuve, pied de nez à la vieille garde du cinéma français réunie ici avec les têtes d’affiche de l’époque, vues et revues) est récupéré – volé – par Adam qui s’est mis en tête de le faire lire à la voisine d’en face, muse sans le savoir, d’une histoire qui n’est pas la sienne. Dans le roman de Sylvie, Christophe est le mari trompé par Anna avec Pierre, alors que dans la vie, Nita et Nicolas forment un couple bien établi et Théo, petit frère du mari, travaillent avec eux car il a besoin d’argent. Voilà pour le double scénario. Pris au jeu du fantasme, Adam devient lui-même – ou, nous lui prêtons ces intentions – le voyeur malsain de l’histoire « lue en diagonale » par le Nita, Nicolas et Théo, qui ne voient pas comment cette histoire de voyeurisme est d’abord celle d’un deuil filial.
L’originalité du scénario farhadien tient au subtil décalage des nœuds scénaristiques d’un degré de réalité à un autre, pour faire apparaître la manière dont les personnages s’emparent eux-mêmes du récit pour justifier de laisser libre cours à leurs fantasmes refoulés. Ils se donnent la permission de passer à l’acte, puisque dans le fond, ce récit de l’écrivaine « ne vient pas de nulle part », pour inventer un tel réseau narratif, elle aurait nécessairement perçu depuis sa vitre en verre dégrossi une tension sexuelle indéniable. À la manière d’une œuvre, peut-on vraiment interpréter le regard, un seul regard et déceler ce que les mots ne disent pas ? Les images restent des images. Ce dont il faut avoir peur, ce sont des projections qui refusent la réalité, des hommes qui s’autorisent à réduire les autres à des images fantasmées, à ne pas les toucher qu’avec les yeux. Le personnage de Niney franchit ce pas et tend la main pour traverser l’écran, pour faire advenir ce qu’il a toujours désiré secrètement et qui coïncide par hasard avec le contenu du roman. Le consentement ne souffre pas le fantasme, il a besoin de codes (le langage par exemple, à tout hasard), pour comprendre ce qui se joue dans une situation. Mais comme tout code se déchiffre – et jouer avec les codes, comme celui du remake, c’est surtout déjouer ce que pense y voir le spectateur –, il n’y a peut-être que la position du voyeur qui dans le fond ne vaille, celle qui permette de transcender son fantasme en histoire, qui ne restera jamais qu’une histoire. En parallèle.
Histoires parallèles de Asghar Farhadi, au cinéma le 14 mai 2026

