No man fucking Rockwell

Critique | Digger d’Alejandro González Iñárritu | 2026

« Drill, baby, drill » est évidemment la première chose à laquelle on pense en voyant les premières minutes de Digger. Dans ce décor faste, de mauvais goût et qui pue la mort parfumée et peinturée, on distingue les contours de Trump, celui qui avait repris fièrement le slogan républicain de 2008 défendant l’intensification des forages pétroliers. Comme tout film sur Trump – mais comment procéder différemment ? – le dernier film d’Iñárritu fait le pari de la farce et de la satire, et interroge dans une didactique grossière les spécificités et les dissemblances de ces genres. Par un petit tour de force scénaristique et mise-en-scénique à l’issue d’une bonne demi-heure, le cinéaste brise le quatrième mur (le fait littéralement s’effondrer) pour déplacer son approche du sujet – pourquoi pas – et emboîter le pas et l’univers de Birdman, un de ses précédents films. Après tout, le théâtre n’est pas la représentation du réel mais sa continuité. Le film défonce et dénonce ses personnages à plusieurs niveaux (et à travers une mise en abyme introspective et didactique) tout en en épousant précisément leurs traits. Ainsi, la bouffonnerie de ses figures, et en premier lieu Digger Rockwell, l’homme le plus puissant au monde interprété par Tom Cruise, est débordante, dégoûtante, dégoulinante : l’humour pipi-caca règne en maître. Attention, c’est une farce. Mieux : un mélange mal digéré de Docteur Folamour, de Buñuel et des derniers films de Lánthimos en tête Pauvres Créatures et Bugonia, notamment dans ses premières minutes avec ses personnages plâtrés et pâteux, son thème musical et sa photographie (celle d’Emmanuel Lubezki) qui pâlit cet environnement mortuaire. 

Didactique pic

La scène de la cellule de crise, où se réunissent tous les puissants hommes blancs responsables de la catastrophe, caractérise particulièrement la dimension didactique de l’opération. Filmés en contre-plongée et en courte focale, nous sommes contraints de ressentir les vomissures de ces êtres peu ragoûtants et pourtant qui régissent le monde. Le contraste avec le scientifique angoissé et impuissant, visage d’un nouvel archétype des dystopies contemporaines, est dépeint grossièrement. Puis, on apprend que le Président des USA (joué par John Goodman) a un cancer au « trou de balle » (façon narquoise de parler des masculinistes et de leur peur d’être atteints à ce niveau-là), qu’il n’a plus rien à perdre et que la catastrophe imminente ne l’importe finalement peu. Ça fait réfléchir… La satire et la farce se mélangent : ces acteurs-là sont, quoiqu’il en soit, à vomir. Quel courage politique, quel sens de l’observation ! Et les retournements scénaristiques, bien qu’ils prétendent déplacer le problème par souci de finesse, soulignent davantage la vacuité de son propos. Parce que la question que pose le film, pas inintéressante en soi, est celle du narratif, et non des actes en tant que tels. Les échanges théorétiques brillent par leur didactisme comme l’aveu de faiblesse d’un cinéaste qui dénonce un monde en vase clos tout en épousant ses méthodes. Cela passe notamment par un attrait pour le spectaculaire avec la scène du tribunal qui sera sans doute clipée sur Twitter pour vanter les mérites de son acteur dont l’Oscar lui tend les bras ; mieux encore cette volonté de vomir l’outrance des puissants tout en réalisant un film qui vocifère et souligne constamment le trait. Par ailleurs, les citations explicites (le poster d’Opening night de Cassavetes) qui jalonnent le film, et celle qui le conclut (Orwell et 1984, évidemment), appuient une entreprise confuse, peu maligne et pleinement prétentieuse, dans la continuité de son précédent film Bardo, fausses chroniques de quelques vérités. Le cinéaste n’interroge pas, il appuie ses intentions par une insistance sur les signes, exemplairement à travers la statue de la justice, aveugle et déséquilibrée, et des discours et prothèses de Cruise qui lui permettent de cabotiner, pas si loin de son aura de scientologue, qui résonnent avec les enjeux contemporains. 

Tom Cruise digs deep

Comme tous les films dans lesquels Tom Cruise joue désormais, sa patte de producteur se fait sentir. Peut-être la plus grande ironie du film se situe dans la minutie avec laquelle Cruise a fait travailler son équipe de maquillage et de prothésistes pour le rendre encore plus vieux croûton que ceux de la soupe au lait qu’il nous sert. Tom Cruise, l’icône de beauté, consent à jouer le moche. Mais Tom Cruise a toujours pratiqué l’art du masque par un jeu insondable, sous ses traits figés par le côté statuesque de son visage. Ce qui fascine sont alors ces instants éphémères où l’on reconnaît entre deux grimaces boursouflées ce visage qui a toujours été si ferme et en angles droits. Comme si la vraie portée philosophique (mais douteuse) que Cruise cherche à mettre en relief (littéralement) est celle de l’image derrière l’image, de l’icône sous le carton-pâte. Mais qu’elle serait le vrai visage de l’Amérique sous le farce-et-attrape trumpiste ? Car l’image n’est nécessairement pas une vérité (« la perception n’est pas la réalité », a dit le professeur Ganesh). Dans cette impasse intellectuelle patauge ou potage Tom Cruise, puisque, comme toujours, les faits sont toujours plus gros que la fiction. Cela fait longtemps que le cinéma étatsunien se regarde comme une masse informe dans laquelle on cherche encore des éclats de la réalité du monde, alors que la société ne se vit que comme divertissement de grands enfants qui font joujou avec la vie des autres. Alors le meta-culpa de ceux qui ont la main sur le cordon de la bourse, ils peuvent se le foutre dans le derrière puisqu’ils en ont si peur. Il ne faut pas confondre cataracte et catharsis. 

L’obéissance, c’est la liberté, sur les murs d’une métropole ravagée qui renvoie au bon souvenir des Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón. Que dire, encore ? On vit dans une société, ou une saucisse. En tout cas, le film creuse, creuse encore ; et s’il continue ainsi, il finira non pas par trouver l’or noir, mais le néant. 

Digger d’Alejandro González Iñárritu, sortie au cinéma le 30 septembre 2026.