Critique | Mémoire de fille de Judith Godrèche | 2026
« Elle attend de vivre une histoire d’amour » ; la jeune Annie Duchesne a dix-sept ans et demi, une mère qui la couve et une soif d’émancipation qui se heurte, le temps d’un été, à la brutalité ordinaire des hommes. Cinquante ans plus tard, devenue l’écrivaine que l’on connaît, Annie Ernaux convoque le souvenir de « cette fille de 58 » qu’elle sait avoir été, tout en éprouvant l’impossibilité de s’y reconnaître, dans son ouvrage Mémoire de fille (2016). Judith Godrèche, figure de proue du mouvement #MeToo dans le cinéma français, choisit donc de s’en emparer pour son troisième long-métrage éponyme. De fait, les thématiques qu’elle explore depuis quelques années en tant que réalisatrice trouvent une résonance dans l’œuvre ernalienne : l’inspiration d’un matériau largement autofictionnel (Icon of French Cinema, 2023) ou la volonté d’étudier l’impact dévastateur des violences sexistes et sexuelles sur leurs victimes (Moi aussi, 2024). Cette revendication d’une filiation entre les deux œuvres apparaît d’autant plus lisible que Judith Godrèche choisit de faire interpréter Annie Duchesne par sa propre fille, Tess Barthélémy, déjà aperçue dans les précédents projets de la réalisatrice.
La narration épouse le point de vue de l’Annie de 1958, qui exulte d’enfin échapper à la surveillance de sa mère (Ariane Labed) pour devenir monitrice dans une colonie de vacances dans l’Orne. Sans grande originalité dans sa mise en scène, la réalisatrice représente dès lors les étapes obligatoires du film d’adolescence. Pour figurer les émois de la jeunesse, Godrèche alterne entre une caméra épaule signalant l’insouciance d’Annie, dont le désir s’éveille à la vue des moniteurs, et des champs-contrechamps au gré des tissages d’amitiés et de rivalités avec ses coturnes féminines, parfois revêches. Si de multiples signaux convoquent le vernis des années soixante, des tenues vintage aux chansons de Brassens et de Dalida, Godrèche s’autorise quelques écarts avec le roman, prenant soin de faire incarner la diversité raciale à l’écran et de faire de la meilleure amie Claudine une lesbienne. Si ces modifications témoignent d’une volonté appuyée de faciliter la transmission avec les générations contemporaines, aucune n’est réellement approfondie, ne transcendant donc jamais réellement une forme de « tokénisme ». Le film ne se distingue pas non plus dans sa représentation de la bande d’adolescents, le signal le plus criant de son affiliation avec les autres films français de « chronique d’été » étant certainement son casting qui voit se déployer tout l’aréopage des nouveaux visages émergents, d’Anja Verderosa et Victor Bonnel déjà réunis dans L’Épreuve du Feu (Aurélien Peyre, 2025) à Louise Labèque aperçue dans Un grand raccourci (Armand Foëx, Clément Devillers, 2026) et Maïwène Barthélémy césarisée pour Vingt Dieux (Louise Courvoisier, 2024). Les seconds rôles qu’ils campent ont néanmoins du mal à exister face à la surprésence de Tess Barthélémy à l’écran, la mise en scène se délestant du souci sociologique de l’autrice pour dépeindre cette « jeunesse » au prisme d’une imagerie bien plus convenue.
Annie, qu’est-ce que ton corps dit ?
Le film colle scrupuleusement à la trame décrite par Annie Ernaux, dont lae lecteurice averti·e sait que l’enjeu nodal repose sur sa première nuit avec un homme et ses répercussions traumatiques. Le moniteur-chef « H. » (Victor Bonnel) est ainsi filmé comme parangon d’une masculinité agressive et dominatrice, qui n’hésite pas à hurler sur les enfants au réfectoire et à scruter les jeunes femmes comme tout autant de proies potentielles. L’ingénue Annie, non peu fière d’être la plus jeune des monitrices de la colonie et émoustillée d’avoir été repérée parmi les autres par le « chef », se jette à corps perdu dans les bras de H. Baignant dans son imaginaire naïf de conte amoureux, elle se laisse entraîner d’une main ferme dans la chambre, masquant son appréhension – bien que son avertissement « je suis encore vierge » semble indiquer le contraire. Dans cette scène intime, Godrèche esquisse son geste le plus personnel et se distancie enfin de l’imagerie extrêmement lissée qu’arbore le reste du film. Pour figurer l’absence de consentement de son héroïne, elle choisit de se plonger dans son regard qui reste figé sur une ampoule grésillante au plafond. Conditionnée à endurer plutôt qu’à refuser, Annie se laisse faire, dans une scène qui, quoique appuyée, est intéressante en cela qu’elle propose une représentation à rebours de toute érotisation. Bien loin de laisser place à la possibilité-même du plaisir, cette caméra subjective efface du plan les corps de l’agresseur comme de la victime, fondant en elle-même le regard d’Annie mais aussi de l’actrice, de la réalisatrice, et avec elles des trop nombreuses filles qui portent dans leur chair cette expérience de la dissociation. À cet égard, il est dommage que ce même procédé subjectif soit réutilisé dans des scènes de danse qui n’en justifient pas l’utilisation et émoussent la force de ce parti pris. En se focalisant sur l’effacement complet d’Annie face à l’acharnement d’un homme, Godrèche montre que ce que l’on aurait encore pu qualifier il y a peu de « zone grise » du consentement n’est autre chose qu’un viol, caractérisé par l’état de sidération de sa victime – et reconnu comme tel par Annie Ernaux, quatre ans après la publication de son roman.
Cette scène détonne parce qu’elle parle d’elle-même, de cette « absence de sens des choses au moment où elles arrivent » pour reprendre une formule lue par Valérie Dréville jouant Ernaux quelques décennies plus tard. Elle reste néanmoins une exception dans la mesure où Godrèche infuse sa dramaturgie d’un sens fermé dans toutes les autres scènes, plutôt que de laisser une quelconque marge au spectateur. Si l’on pense à How to Have Sex (Molly Manning Walker, 2023) pour sa représentation du viol en dehors de toute image d’Épinal, Mémoire de Fille pâtit d’avoir une bien moins grande subtilité dans sa figuration de l’arrachement à soi post-traumatique du personnage. Les troubles alimentaires d’Annie sont filmés sur une musique dramatique, à la lisière d’une esthétisation franchement hors de propos, tout comme les scènes de danse symbolisant assez grossièrement sa guérison.
Alors qu’Annie entre dans les études supérieures dans la dernière partie du film, Godrèche fait montre d’une telle volonté de ne jamais froisser son·a spectateur·ice qu’elle lisse toutes les aspérités biographiques ernaliennes pour les remplacer par un vernis consensualiste-militant. Godrèche redoute de figurer une Annie acquise au maintien de l’Algérie française « sans trop y réfléchir », préférant la montrer attendrie par l’enfant d’un combattant du FLN, au détriment de l’acuité « autosociobiographique » dont fait preuve le roman. De la même manière, dès son entrée à la faculté, l’héroïne sera baignée de discours féministes trop contemporains pour être prononcés par une professeure des années 1960, a contrario des injonctions philosophiques rationalistes qu’a en réalité rencontré l’autrice et qui la « répudiaient définitivement ». De fait, les études supérieures (qui rendent sceptique son père, épicier, symptomatiquement absenté du film) ne sont pas immédiatement pour elle le lieu d’une émancipation joyeuse mais celui d’une humiliation vécue face à un véritable rite de passage bourgeois. Le film, lui, survole complètement cette thématique de classe pourtant tout aussi constitutive du parcours d’Ernaux, pour en retenir avant tout sa portée féministe et se faire messager de la pensée de Beauvoir – le Deuxième Sexe apparaissant au cas où la référence ne serait pas perçue, au point de saturer chaque interaction de messages d’une lisibilité criante. Tout comme la penseuse qui établissait un parallèle entre la domination subie par les femmes et les personnes racisées, Godrèche entend dans sa dernière partie réunir ensemble les opprimés en faisant prononcer à Sephora Pondi une tirade rimbaldienne emphatique, guidant sans ambiguïté la jeune Annie vers sa trajectoire militante. Or, ce lissage de la richesse thématique et de l’âpreté mémorielle au cœur du roman fait perdre toute la singularité de la voix ernalienne à cette adaptation.
How’s Annie ?
Demeure un problème fondamental : le roman qu’adapte Judith Godrèche ne s’intitule pas « Fille », mais bien Mémoire de Fille. On aurait pu essayer de juger le film pour lui-même en dehors de son statut d’adaptation, mais c’est Godrèche elle-même qui enserre son long-métrage sous le patronage de l’écrivaine en la convoquant, campée par Valérie Dréville ouvrant et clôturant son récit. La comparaison s’impose dès lors d’elle-même, et elle est intraitable : toute la réflexivité cruelle qui fait le brio de l’écriture d’Ernaux se perd dans le film, qui de son côté ne figure qu’une Annie Duchesne qu’il ne parvient jamais ne serait-ce qu’à égratigner. En effet, Ernaux entend dans son livre s’étudier elle-même « le plus cruellement possible », soit exposer tous les affres égotiques et immatures de l’adolescente qu’elle était pour sonder l’abîme qui sépare et pourtant rejoint l’écrivaine de 2016 et la fille de 58. Chez Godrèche, toute la mise en scène épouse au contraire la souffrance de sa jeune héroïne : par amour pour sa propre fille, par admiration pour la figure tutélaire d’Ernaux et par tendresse anticipée pour les spectatrices dont elle souhaite aviver la conscience féministe. Difficile, certainement, d’avoir de la cruauté envers quelqu’un d’autre que soi-même, et peut-être est-ce en partie pour cela que l’œuvre d’Annie Ernaux a des accointances assez naturelles avec la forme documentaire : dans les Années Super 8 coréalisées avec son fils David Ernaux-Briot jusqu’à l’Écrire la vie que lui a récemment consacré Claire Simon, laquelle déplace justement la focale vers celles et ceux qui reçoivent aujourd’hui son œuvre plutôt que de la rejouer.
Le véritable sujet du livre, en somme, tient moins dans ce qui est raconté de 58 que dans le présent antérieur de 2016, soit le regard rétrospectif et cruel de l’autrice porté sur elle-même plus de cinquante ans plus tard. « Aller jusqu’au bout de 1958 », écrit Ernaux, c’est « ne rien lisser » ; précisément ce que le film ne se permet pas, privilégiant la compassion avec son sujet et reléguant toute possibilité de friction derrière une lecture univoque et militante. La conclusion du film tombe alors à côté, puisque Godrèche fait lire à son Annie Ernaux la phrase finale du roman à propos du « gouffre » mémoriel qui demeure parfaitement absent de sa mise en scène. S’il se conçoit comme un legs féministe à la nouvelle génération (en témoigne un champ/contre-champ final très balisé où la jeune Annie regarde sa « future elle » lire le roman), Mémoire de fille n’en demeure pas moins prisonnier d’un écueil majeur : prétendre filmer la mémoire d’une fille sans jamais consentir à l’éprouver dans ses aspects les plus méandreux. Si Godrèche convoque Rimbaud en hommage à l’affection que lui porte Ernaux, elle semble n’en retenir que celui qui a voulu « venger sa race », négligeant l’autre versant du poète, celui qui avait fameusement déclaré « Je est un autre ». C’est pourtant dans cette étrangeté de soi à soi que se logeait tout le caractère vertigineux de l’œuvre ernalienne, friction à laquelle aurait dû s’essayer le film pour se hisser véritablement à la hauteur de l’ambition de son geste.
Mémoire de fille de Judith Godrèche, le 30 septembre 2026 au cinéma.

