Le Mystère Binoche

Critique | En Nous de Juliette Binoche | Premiers Plans

Pour qui ne sait rien d’En Nous, premier film réalisé par Juliette Binoche, il y a d’abord une première émotion : celle de voir des images datant de 2007. Du numérique Béta-Cam, filmé par sa sœur Marion Stalens (matériel déjà été utilisé pour deux documentaires, L’Actrice et le danseur en 2008 et Juliette Binoche, dans les yeux en 2009), et re-découvrir un visage, celui de Juliette Binoche, bien ancré dans les années 2000, presque le même que celui dans Caché (2005) de Michael Haneke. En Nous se présente alors comme un documentaire sur la fabrication et la captation d’un spectacle, In-I (2008), dans lequel deux artistes apprennent ce en quoi l’autre excelle : Juliette Binoche, actrice, va apprendre à danser, et Akram Khan danseur ,va apprendre à interpréter. « Je voulais donner au spectateur la possibilité de voir à travers la serrure » disait l’actrice à la présentation du film au festival Premiers Plans. Un film pour dévoiler un mystère : celui du travail de création entre une actrice et un danseur.

Ce qui est tout de suite admirable, c’est que Binoche réalisatrice évite bien des poncifs dans le genre documentaire qu’elle approche. Ici, pas de didactisme télévisuel, seulement sa brève voix en off introductive qui donne quelques informations contextuelles. In medias res, le spectateur est plongé dans le bain des répétitions et de la recherche. Comment bien aborder l’autre dans un spectacle qui se rapproche par instants de l’intime, comment s’accorder avec son partenaire, et partager l’énergie de l’autre ? Binoche montre dans une première partie de multiples séquences dites de « tentatives » : comment Akram doit bien prononcer son monologue, comment Juliette, portée par Akram, peut marcher sur un mur ? Comment ne pas être exténuée de fatigue au bout de dix minutes de danse ? Le rire s’invite aux chutes, aux erreurs, à ces essais, qui semblent brasser du vent, aux remarques assassines des deux coachs (le « Bon arrètez tout, c’est de la merde » après quelques pas de tango bizarres), à un décor et un espace qui se dessine au fur et à mesure. La meilleure séquence dans ce registre est celle où Binoche doit se retrouver collée au mur de scène, à deux mètres du sol, grâce à une sorte de suspension aimantée dans le dos, puis doit réciter un long monologue intime de plus de sept minutes dans cette position : la succession de plans où s’accumule le geste brutal d’Akram qui la punaise au mur, la regarder tomber, ne pas être à l’aise, et enfin améliorer le système, est un beau témoignage de ce qu’est le travail d’acteur. Quoique certains choix de découpages ne laissent pas assez respirer les séquences de travail, l’ensemble reste quand même éloigné d’une volonté de mystification de l’apprentissage du jeu d’acteur et de la danse. 

Toute cette première partie trouve une délivrance étrange dans la seconde, qui n’est autre que la captation du spectacle In-I. Elle fonctionne en opposition à la première, toute en fluidité de montage, sans erreur, un plan qui se déroule sans accroc. La grande limite de cette structure des deux parties tient finalement à ce que le spectacle en lui-même se retrouve évidé de son émotion : après avoir révélé quelques ficelles de fabrication, la magie n’opère plus sur le spectateur ; il n’est plus innocent, et on ne constate que le bon artisanat du duo. Binoche danse effectivement très bien, et Khan joue et déclame très bien. Si il y a quelque chose d’inattendu à contempler dans cette seconde partie, ce serait alors le débordement d’énergie du duo, suant tellement à grosses gouttes que le mur rouge de fond de scène imaginé par Anish Kapoor en est tacheté à chaque fois qu’ils le touchent. L’art du jeu et de la danse crée, par le hasard, une forme d’art pictural éphémère, et c’est seulement là peut-être que l’on retrouve tout le mystère d’un geste. 

En Nous de Juliette Binoche, le 10 juin 2026 en salles