Ivoire Feeling

Critique | Ghost Elephants de Werner Herzog | 2026

Au pied d’un éléphant — le plus grand jamais répertorié sur Terre, nous dit-on —, un homme coiffé d’un chapeau d’explorateur digne d’Indiana Jones, reste ébahi. Un face-à-face qui pourrait sembler héroïque, à ceci près que notre David fait face à un Goliath empaillé, exposé au musée Smithsonian (Washington D.C.). La bête ayant déjà été abattue en 1955, Ghost Elephants ne sera pas le récit d’une chasse dont l’acmé serait le duel viriliste entre l’homme et l’animal : l’objet ici s’apparente davantage à une traque obsessionnelle. Le visage du Dr. Joseph Boyes, légèrement déformé par la courte focale alors qu’il s’extasie devant le colosse inerte, tient autant de l’explorateur aimanté par le romantisme de la quête que du scientifique fou, hébété devant les dimensions de sa créature. Précisément, Boyes se situe à mi-chemin entre ces deux idéaux-types : voilà dix ans qu’il cherche ardemment les descendants potentiels de ce pachyderme géant, sans velléité de les capturer ni preuve concrète de leur existence. Il ne rêve que de confirmer ses visions de mystérieux éléphants fantômes : soit, de les observer comme une fin en soi. 

L’ambition de Boyes s’inscrit ainsi parfaitement dans les motifs de l’œuvre herzogienne, tant par sa quête primitive d’extase scopique qui rappelle le rêveur archéologue de La Grotte des Rêves perdus (2011) que dans sa fascination pour la vie animale, déjà sondée dans Grizzly Man (2005). Cela est d’autant plus criant que le cinéaste n’a jamais caché son intérêt pour les projets qui ne lésinent pas sur les superlatifs : on cherche le plus grand mammifère terrestre, encore mieux s’il comporte une part de fantasme. Le style documentaire de Herzog, qui a toujours renié les principes d’un cinéma-direct accusé de restituer d’austères « vérités de comptables », a besoin de l’extra-ordinaire pour se déployer. Dans son Manifeste du Minnesota (1999), le cinéaste défend en effet un renouvellement du documentaire radical : il s’agit de sonder une couche plus profonde de l’existence, la « vérité extatique ». Or, parce que celle-ci est plus intérieure et intense, elle ne peut transparaître dans une froide recollection de faits quotidiens. C’est au prix d’un travail de stylisation et de fictionnalisation cinématographique que peut se traduire à l’écran cette vérité subjective, qui, selon Herzog, nous anime à un niveau plus fondamental.  Concrètement, les commentaires en voix-off qui orientent ce que l’on regarde, l’hybridation de régimes d’images disparates (extraits de films des années 60, unes de journaux, caméra à l’épaule) qui déjoue la linéarité factuelle ou encore les entretiens face caméra qui exposent leur propre artifice sont différents procédés qui concourent tous à figurer une extase quasi-mystique. Les scènes oniriques de Ghost Elephants, qui suggèrent habilement les créatures plutôt que de les montrer (laissant apercevoir tantôt des pattes dans l’eau, une trompe qui affleure ou des yeux qui brillent dans l’obscurité) restituent les visions fantasmatiques de Steve Boyes et appartiennent à un tout autre registre que celui de l’enquête scientifique : celui d’éléphants plus géants, plus menaçants, plus étranges que nous ne les figurons dans leur réalité animale. Ce qui intéresse Herzog n’est pas tant la matérialité potentielle de ces éléphants que leurs manifestations comme chimères, cette image mentale que poursuit Steve Boyes et que le cinéma donne à voir. Herzog compare ce protagoniste au capitaine Achab de Moby Dick, acharné dans sa traque de la baleine blanche qui le hante en pensée ; Boyes confesse lui-même être plus investi dans la quête en tant que telle que dans son aboutissement : « Peu importe qu’ils ne soient qu’un rêve, c’est même mieux comme ça ». Le réalisateur retrouve ainsi en ce doux rêveur le motif récurrent de son cinéma : celui de la chronique d’hommes que la réussite menace quasiment autant que l’échec (La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, 1974). L’obsession se nourrit de l’inaccompli, voire de l’impossible. L’on peut même dire qu’elle vise son propre renouvellement davantage que son but affiché, comme le dit très littéralement Boyes : « Ils existeront toujours potentiellement, et je peux passer ma vie à les chercher ». D’emblée, Herzog affiche donc son ambition de sonder le risque de l’aboutissement du rêve dont l’extinction menace d’emporter avec lui l’énergie vitale qui anime le scientifique-explorateur. 

Le crépuscule d’une idole

Mais à peine ce programme est-il annoncé que le protagoniste quitte le premier plan, endossant plutôt le rôle de commentateur de sa propre quête. Pour parvenir à son exploit, Boyes doit s’adjoindre l’expertise des membres de la communauté Ju/’Hoansi, société de chasseurs-cueilleurs habitant en Afrique australe. Plus précisément, la caméra suit trois pisteurs Sans, capables de « lire le sable comme on lirait un journal » et cooptés par Boyes pour repérer les traces des éléphants fantômes. Leurs corps en action et leurs techniques semblent fasciner « les Blancs », Boyes et Herzog, dont les commentaires frisent parfois le fantasme exotisant (« ils sont l’aurore de l’humanité »). Herzog tente d’insuffler de la grandiloquence dans son portrait des pisteurs qui imposent le rythme de l’expédition, déployant tout un bestiaire venimeux pour témoigner de leur capacité à survivre au sein d’une nature hostile et soutirant les récits de leurs divers exploits. Le cinéaste rencontre quelques difficultés pour concilier son lyrisme avec une forme de tempérance des Ju/’Hoansi, eux qui ont déjà trop souffert de l’exaltation de l’imaginaire viriliste et colonial au XXe siècle et pour qui la vie dans le désert Kalahari n’a rien d’exceptionnel. Le ton du documentaire n’est pas aveugle à cette réalité, et prend en dérision les poses du prédécesseur de Boyes, non peu fier d’avoir « tué le plus grand éléphant du monde » en 1955. Cette fatuité européenne s’incarne dans des extraits insérés du film Africa Addio (1966), où les sourires carnassiers des colons apparaissent dans toute leur vanité. Les thèmes de prédilection de Herzog l’attirant davantage vers les prouesses nietzschéennes de dépassement de soi, il se retrouve un peu interloqué devant la tranquillité de Xui (à qui la femme n’adresse qu’un « travaille bien ! » en guise d’au revoir). L’essoufflement de l’inventivité formelle du film saute alors aux yeux, entre entretiens au style National Geographic (qui, après tout, finance le projet) et tentatives de sublimation sans grande originalité de rites ancestraux. 

Une autre dynamique de dépossession dans le film finit d’achever la prétention à l’héroïsme de Boyes. Dans la mesure où sa quête suppose non pas de trôner fièrement sur un cadavre abattu mais de tracer une lignée fantôme, elle implique de séquencer l’ADN de l’éléphant convoité ou des traces qu’il laisse. Ainsi, plusieurs scènes du film font intervenir des scientifiques, dont l’appréhension rationaliste des pachydermes géants tranche net avec les envolées lyriques de Boyes ou les légendes des Ju’/Hoansi. Il est assez remarquable de noter qu’elles sont les seules figures féminines dans ce documentaire, ne disposant d’autre place que celle de la voix de la raison, chargée de ramener sur terre l’imaginaire d’aventurier dont elles sont par ailleurs exclues. Pourtant, la nécessité d’une telle intervention était contenue dans l’objet même de l’expédition : aucun œil humain ne parviendrait à détecter les anomalies et proximités au sein des six milliards de lignes qui composent le génome de l’éléphant et de ses potentiels descendants. Il semble néanmoins que Herzog soit bien peu ravi de devoir inclure dans le champ de sa caméra les manipulations de ces scientifiques en blouses blanches et leur machine « séquenceuse » d’ADN. D’un ton presque vengeur, le cinéaste glisse en voix-off quelques commentaires pointant une forme de futilité du progrès scientifique, qualifiant les écouvillons ADN « d’inutiles dans les terres angolaises » et s’interrogeant sur l’utilité d’établir d’une « collection d’oiseaux morts » – qu’il compare à un alignement de « momies ». Le réalisateur apparaît tout aussi décontenancé que Steve Boyes devant l’irruption quasi inéluctable de la technologie, un putsch silencieux, lui qui a souvent privilégié les affrontements physiques plus incarnés et virils. 

La Grande Extase de l’influenceur Werner

En un sens, Ghost Elephants met en miroir deux désillusions. Celle de Boyes d’abord, qui affectionnait peut-être davantage vivre dans ses visions de duels imaginaires avec des éléphants que de voir ces créatures empaillées devenir réalité. Or, au bout de l’expédition, le fantasme qu’il poursuivait depuis dix ans se matérialise, et certainement d’une manière moins chevaleresque que son couvre-chef ne souhaiterait l’annoncer. Ce n’est pas Boyes qui identifie en premier le descendant tant attendu de la lignée éléphantine, mais des caméras à détection de mouvement, puis des pisteurs Ju/’Hoansi ; lui ne le verra qu’à sa troisième manifestation. Cette apparition, enregistrée dans l’urgence à l’Iphone, est malgré son économie de moyens la plus belle scène du film, parvenant notamment à suspendre nos yeux au dévoilement progressif du pachyderme à travers les feuillages. Après qu’une flèche censée arracher un bout de peau en vue d’une analyse ADN ne ricoche misérablement sur sa croupe, l’animal fuit, et la magie de son apparition avec. Contrechamp, Boyes est accroupi sous le coup de l’émotion, et l’on ne peut que ressentir une forme de tendresse pour celui dont l’extase s’est éteinte aussi vite qu’un feu de paille. Reste alors l’éternelle question herzogienne que le film soulève bien plus qu’il n’y répond : comment Steve pourra-t-il « vivre avec son succès » ? Le cinéaste, mi-amusé mi-cruel, filme alors le regard déphasé de son héros dont l’exploit ne consistait en rien de surhumain : « Une belle photo, voilà sa récompense ! ». Une saillie assez cynique au regard du périple déployé pour y aboutir, qui s’entremêle aussi avec la seconde déception, sans doute moins avouable, de Werner Herzog lui-même. Parti à la recherche d’un sujet plus grandiloquent que cette expédition ne l’aura finalement été, il tente d’enfler une mystique autour de cette quête dont la résolution repose sur un prélèvement ADN effectué depuis une bouse d’éléphant frottée au coton-tige. Sa grandiloquence tout comme l’ambition de son protagoniste effacé se heurtent à la froide mais inévitable intervention de la technologie, d’autant moins cinégénique qu’elle n’établit son diagnostic qu’au bout de longs mois. Cette inadéquation avec l’imaginaire aventurier que le cinéaste projetait certainement dans cette quête éléphantine constitue la limite de Ghost Elephants, qui ne fait pas jaillir dans sa toute-puissance la vérité extatique obstinément cherchée. 

Alors, la beauté du film se situe souvent moins dans ce qu’il montre que de ce que l’on devine de celui qui est derrière la caméra. Du haut de ses quatre-vingt-trois ans, le cinéaste qui s’est beaucoup mis en scène semble éprouver une frustration de spectateur devant la masculinité plus bourlingueuse qu’héroïque de Boyes, qu’il ne parvient pas à sublimer. Étrangement, pour quelqu’un que l’on n’aurait pas immédiatement imaginé être adepte des réseaux sociaux, c’est peut-être davantage sur son compte Instagram que se loge la scène attendue. Dans une vidéo datée du 15 septembre 2025, on voit Herzog, en plein tournage de Ghost Elephants, en venir aux mains avec un énorme serpent manifestement venu perturber sa baignade. Difficile alors de ne pas songer qu’à l’opposé de la distance qu’installent les machines, les écouvillons ou les caméras d’iPhone entre les corps, c’est précisément ce genre d’images que continue de chercher Werner Herzog, celles où la bête qui rôde, qu’elle soit un fantôme hypothétique ou un Léviathan tapi dans l’eau, confronte plus dangereusement notre tranquillité d’être humain : c’est là que s’éprouvent les limites, et que le cinéaste retrouve l’extase de ses films de jeunesse. 

Ghost Elephants de Werner Herzog, au cinéma le 1er juillet 2026