Critique | Marie-Madeleine de Gessica Généus | Cannes Première
Au début, Marie-Madeleine s’évanouit puis, amenée par Joseph à l’hôpital, avorte. Plus tard, elle vole au-dessus de la ville, défoncée, plans aériens en fond vert, son corps allongé dans les airs, face à nous, artifice audacieux. Joseph, lui, travaille pour son père, Jacques, pasteur évangéliste, juste en face du bordel où travaille Marie-Madeleine. Ces deux lieux que tout oppose sont séparés d’une petite route, grande frontière symbolique, idéologique et politique. Or la femme et l’homme sont dorénavant lié·es, attiré·es, intrigué·es l’un et l’autre. Marie aimerait émanciper Joseph de ses croyances aussi réactionnaires qu’oppressantes, tandis que Joseph aimerait lui montrer les vertus de sa foi. Deux mondes, deux parts qui se trouvent traitées comme Bien et Mal, Vice et Pureté. Musique sur musique, malaise sur malaise, le cheminement formel de Marie-Madeleine n’est pas moins littéral qu’il ne joue de ce manichéisme. Tout est dit, trop clair, trop grossier. Placé, croyons-nous, d’un côté puis de l’autre, partagé, il se trouve assez rapidement évident que nous sommes – plus ou moins concrètement – du côté de Joseph. Nous entendons la musique diffusée dans son casque, nous suivons du regard ses désirs, ses doutes, ses inquiétudes, ses apaisements et, d’ailleurs, même sa mort n’est pas vue par Marie-Madeleine, non, elle ne voit que le corps – l’exact inverse de nous qui voyons le moment de sa mort. Le leurre du titre concentre ainsi une première facticité. Le film nous trompe : Joseph est le centre du film, Marie-Madeleine celle qui l’émancipera.
Joseph est en phase d’émancipation, une sorte de religiosité apaisée. Dans un monde gangrené par des évangéliques fanatiques de plus en plus envahissants, puissants, et de moins en moins cachés, Haïti semble ici non pas qu’une continuité, mais un véritable lieu de paroxysme de ce délire dangereux. Gessica Généus souhaite viser ce mal, ce précipice, lancer l’alarme. Mais entre portrait d’un lieu et symbolisme grossier des dualités morales qui s’y trouvent, son film ne tranche pas, laissant le goût amer d’une matière fantastique mais perdue derrière les artifices filmiques que chaque séquence tente de mettre en place. Toutes les tentatives plastiques se trouvent déterminées d’une tentation vaniteuse de démarcation qui, malgré elle, résonne plus clipesque qu’originale. Des lumières en néons – ça va de soi – ou des musiques tel un piano qui résonne sur une lecture de poésie, le film enchaîne une panoplie d’artifices balourds, épaississant la part de fiction au détriment de l’autre, documentaire. Pourtant présente, et que ce soit par les plans de la ville submergée de figures christiques, ou par ceux de certains regroupements évangélistes, la part documentaire que dissimule Gessica Généus est d’une puissance telle que nous ne pouvons qu’en regretter tout ce qui l’entoure, tout ce qui semble prendre le dessus formellement : subterfuges frauduleux et entortillages de pacotille ; malheureusement majoritaires.
Marie-Madeleine dit les maux d’une société plus qu’il ne les montre, vaguant parfois contre l’homophobie (une agression sous-entendue de ce genre), parfois contre la précarité (et les conditions des travailleuses du sexe) et l’état des structures hospitalières (une grève empêche une situation qui sera réglée en un instant, en une minute, dès la séquence suivante), pour finalement revenir sur la terrifiante prise de pouvoir mentale des évangélistes actuels, un peu partout, dans maintes paroles, dans maints dialogues. Mal et Bien se font face tout le long du film, jusqu’à son ultime plan, deux femmes, comme un duel du vivre ensemble, une tenue noire, une tenue blanche, et la boucle lassée. Trop de détails lourdauds. Par exemple, le pasteur Jacques, cabotin hurleur, père de Joseph, fronce les sourcils à la moindre réplique, laissant croire que l’on aurait sans ça perdu l’idée de son rôle cloîtré, cloîtrant, ce fameux et bien connu rôle de méchant. S’il doit être le Mal, doit-il le jouer ? De toute manière, rien ne saurait le sauver. Trop fana, trop nécessaire à la binarité sans nuance du film. Autre exemple de simplification : chaque séquence, chaque conflit ou dérèglement scénique, a sa résolution expédiée, sa ficelle scénaristique, sa brièveté de dénouement superficiel. C’est tout un système de facilités d’écriture, toute construction de scène s’exécute banalement. Un homme est blessé, l’hôpital est fermé, et une guérisseuse est alors incrustée dans la diégèse. Un père tue son fils et, séquence suivante, ellipse forcée, il est en prison. Tout développement est bâclé. Seuls quelques plans, quelques effets visuels restent. Ils sont à l’image du film : en surface. À la sortie, ne résonne qu’une parole glaçante du pasteur Jacques : « J’ai un rendez-vous avec la démocratie » ; écho glaçant mais tragiquement juste dudit système qui, par les urnes, petit à petit et un peu partout dans le monde, laisse les fascismes prendre le pouvoir…
Marie-Madeleine de Gessica Généus, prochainement au cinéma

