Critique | I Want Your Sex de Gregg Araki | 2026
Le sexe est une organisation sociale du travail. Il y a quelque chose de très bataillien dans la proposition de I want your sex : sous ses airs potaches, voire boomer, Araki touche du doigt un état de la sexualité dans la société capitaliste. Elliot (Cooper Hoffman) est ainsi embauché par Erika (Olivia Wilde), artiste plasticienne, pour mâchonner des chewings-gums (comme les secrétaires peroxydées des années 1980) et les coller sur un croquis de vagin. Mastiquer, c’est bien le terme. La classe de ces jeunes cadres dynamiques, au capital culturel mais pas financier (Elliot vit en coloc avec sa meilleure amie) rumine une vie qui ne les nourrit pas, marquée par l’ennui d’une oisiveté relative (ils travaillent mais pour une production qui n’est pas la leur et dont le fruit est purement spéculatif). S’ils ne font pas « de travail manuel », tout passe par la bouche : le travail, le sexe, les relations. Car, quand Erika embarque Elliot dans une relation BDSM avec elle, selon des termes établis à l’avance par contrat oral, c’est tout un système de divertissement au sens pascalien qui se met en place. Le sexe est désormais une forme de lutte contre l’aliénation bourgeoise, qui se masturbe désormais en particulier par l’intellect, par un partage de réflexions sur l’Amour qui vient cimenter à la fois les transactions sexuelles qu’ils mettent en place et les amitiés qui servent de défouloir à leurs angoisses. Sauf qu’Erika et Elliot n’ont pas tout à fait la même position sociale dans la bourgeoisie intellectuelle : elle a réussi à faire fructifier son capital culturel lorsque lui rêve encore à son émancipation financière. Dès lors, la sexualité transgressive des pratiques BDSM n’est qu’une simple reproduction de leurs positions hiérarchiques, une nouvelle forme de performance de soi, où l’une vit cela comme une nouvelle façon de faire œuvre, et l’autre d’œuvrer pour espérer peut-être une ascension.
Elliot a en effet ses envies, mais sa copine officielle (Charlie XCX) quant à elle se consacre à ses études de médecine, et n’a pas de temps à lui concéder. Sa meilleure amie le jalouse qu’il ait enfin trouvé de quoi « pimenter » sa routine désoeuvrée, par le biais du travail lui-même, alors qu’elle ne se remet pas de sa rupture pas si récente. Ce sont deux rapports à la temporalité et au travail qui se traduisent par des comportements sexuels conséquents : ou la perversion (le kink) ou l’abstinence (le gag final où l’on découvre qu’Elliot est cocu est dans cette perspective un raté). Quant à Erika, plus âgée, elle exhibe un cynisme assumé. Elle est là pour faire du fric, pas pour trouver un sens à son travail – qui n’est matériellement pas le sien puisqu’elle externalise la fabrication. Si son oeuvre se situe entre l’érotisme et la pornographie, « question d’éclairage », c’est précisément parce que le sexe est une question de dépense d’énergie, au même titre que le travail. La frontière entre l’exhibition et la suggestion ne peut plus exister dans le capitalisme tardif car tout peut faire œuvre, et pour faire œuvre, tout doit être vu, outrageusement vu. La trajectoire d’Erika en rise-and-fall comme chez les gangsters traduit bien la manière dont les parcours individuels dans un tel système ne reposent pas tant sur l’image de marque que sur les stigmates que laissent ces images sur les chairs. L’autofiction sexuelle que performe Erika sur et derrière les projecteurs (toujours question d’éclairage) rencontre la limite du corps de l’Autre, qu’elle ne pourra jamais absorber et soumettre complètement. Laisser bouche-bée a un prix, celui de rendre aveugle à la détresse d’autrui, que ce soit celle d’Elliot et de sa colocataire amoureuse de lui, et donc à la sienne propre. Si on ne peut plus avaler l’autre, il n’y a plus qu’à prendre des cachets et boire la tasse.
Dès lors, si le film pêche par un humour parfois douteux (reposant sur des clichés déjà datés sur la nouvelle gauche), il a au moins le mérite de souligner une certaine hypocrisie du milieu artistique « woke ». Celui-ci ne se détache guère d’une consommation capitaliste et égoïste des corps, sous prétexte de liberté sexuelle. L’art du concept, qu’il soit artistique (dans l’art contemporain) ou relationnel (dans l’art de donner des coups de rein), pour se performer soi-même, jusque dans sa sexualité, rencontrera toujours la limite de la chair et de la matière, car c’est encore et toujours rejouer la vieille opposition entre la nature et la culture. Car effectivement, cela n’empêchera pas les personnages, in fine, de sortir de l’état transgressif adopté et revendiqué comme une posture artistique : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
I Want Your Sex de Gregg Araki, au cinéma le 29 juillet 2026.

