Avril Besson : « Le deuil est aussi la joie d’être connecté à ceux que l’on a aimé»

Entretien avec Avril Besson, Les Matins Merveilleux

Après la découverte en Hors Compétition au dernier Festival de Cannes de son premier film Les Matins Merveilleux, nous voulions nous entretenir avec la réalisatrice Avril Besson. Rendez-vous pris au Lucernaire, où l’on retrouve Avril dans une petite pièce tellement lumineuse qu’elle préfère mettre ses lunettes de soleil. S’en suivent alors vingt minutes d’entretien, exaltées, à l’image du film. 

Tsounami : Le film porte le titre Les Matins Merveilleux, en référence à une chanson de Dalida (Histoire d’un amour, ndlr). Est ce que c’était un titre évident, qui est arrivé tout de suite ?

Avril Besson : Non, on a galéré pour le trouver. Pendant très longtemps le titre des premières versions de travail, c’était Do the hustle, en référence au hustle du disco que j’aimais bien. Ce qui posait problème, c’est qu’il y avait beaucoup de titres de films américains avec ce mot, comme American Hustle, qui devenait chez nous American Bluff, parce que hustle est un mot imprononçable pour un français. Je savais que je ne pouvais pas garder ce titre. Au moment de déposer le dossier pour l’avance sur recettes, on a voulu le changer, et là c’était le trou noir. Il y a eu un premier titre ca-ta-stro-phique qui était Dans ses pas… Un cauchemar ! On savait tous que ça n’allait pas rester, et c’est après c’est devenu Les Matins Merveilleux

La chanson de Dalida était déjà là depuis longtemps, et il était prévu une scène de déréalisation totale dans la pizzeria, très lumineuse, douche de lumière à la Almodóvar, avec Marina (Raya Martigny, ndlr) qui se promenait en chantant Dalida… Et on se disait que le personnage était trop moderne pour chanter de la chanson française, que c’est plouc pour elle, alors que le personnage de Charlie (India Hair, ndlr) a été éduqué par sa grand-mère, qui donc peut mieux connaître la chanson à texte… Et avec Marina, on voulait éviter la tentation de faire une scène avec la grande femme trans qui fait le spectacle… Je voulais inverser ça, que ce ne soit pas une showgirl. Ces scènes-là existent déjà, pas la peine de les refaire ! Finalement, ce sont mes amies à moi qui chantent la chanson dans le karaoké. Donc Dalida était là depuis toujours, même dans le générique de fin de Queen Size, le court métrage que j’ai réalisé avant. J’aime bien le côté programmatique de ce titre là des Matins Merveilleux. À un moment j’ai un peu douté, parce que quelqu’un m’a dit « C’est quand qu’il sort ton film là… Les matins qui chantent… » Elle éclate de rire. Je me disais « Merde est ce que c’est un titre de film français chiant ? ». J’avais hésité aussi avec On est bien peu de choses, et un super titre anglais qui faisait A Lifetime comes and goes, mais je me suis pris un no-go des producteurs qui m’ont dit que ça ne donnait pas envie du tout, et que cela pouvait ne pas être sympa pour les personnages.

T : Queen Size a d’ailleurs les mêmes deux personnages principaux. De ton passage du court au long, quelles ont été les difficultés que tu as pu rencontrer ?

AB : Pour résumer, c’est un long que j’ai mis sept ans à faire. Mon premier contrat d’auteur c’est 2017, et on tourne en mars 2025. C’est très long, il y a beaucoup de doutes, et il y a le problème d’un casting pas du tout identifié. Le duo India-Raya, ça ne parle à personne, et j’ai subi pas mal de transphobie à la lecture sur scénario. Les gens ne comprennent pas du tout le personnage de Marina, et ne visualisent pas ce qu’est une femme trans aujourd’hui, donc ils ont des préjugés hyper bizarre. On en arrive à des moments où l’on me demande d’écrire qu’elle est trans dans le scénario, ce à quoi je répond « mais comment ? » et les réponses qu’on me donne sont horribles.

J’en suis arrivé à me dire qu’il faut que je mette en scène ce duo pour pouvoir le justifier pour le film. Parce qu’il y avait pour moi un duo de cinéma. Mon boulot consistait presque à juste assurer l’arrière, mais en soit tout mon film est dans ce duo-là. Queen Size est né de ça. On a tourné en deux jours, quasiment en improvisation, à l’arrache, j’ai sorti deux mille balles à moi pour le financer, des copains m’ont dit que je pouvais le faire produire et je réponds « Surtout pas !!! Laissez moi tranquille ! » Et malgré le grand succès qu’a rencontré le court (alors que je ne l’avais pas fait pour ça, je ne pensais même pas à l’envoyer en festival), ça n’a pas du tout aidé à financer le long… La seule chose que ça m’a apporté, c’est de rencontrer des mécènes au dîner des Césars, et je les ai tellement fait rire qu’ils m’ont envoyé dix mille euros !

Elle éclate de rire de nouveau.

T : Pourquoi ce choix de revenir dans le film sur la musique disco ? Comment se finance un premier film comme ça, aussi chargé musicalement ? Avec les droits d’auteurs, ça a tendance à grimper vite ! 

AB : Si je ne dis pas de bêtises, le budget musique c’est 30 000 euros, ce qui n’est pas si énorme. On a à la supervision musicale Thibault Deboaisne (Anatomie d’une Chute, La Nuit du 12, Histoires de la nuit), et il a créé une super relation de confiance avec les labels, ce qui permet pour des films sans grand budget qui nécessitent de la musique, d’arriver à convaincre de céder les droits, ou alors de faire de grands efforts pour baisser les prix. Spacer (de Sheila, ndlr) par exemple, on l’a eu a un prix assez élevé pour nous, mais qui est quand même presque donné. Fishbach nous a presque donné sa chanson (Un autre que moi, ndlr), et Juliette Armanet qui en a écrit les paroles nous a cédé ses droits d’auteurs pour pas grand chose. Pour le reste, ce sont des karaokés, donc deux fois moins chers (puisque s’enlèvent les droits d’auteurs des interprètes, ndlr), et même dans ces cas-là il y a des efforts qui sont faits. 

Ensuite, il y a toute une musique originale composée par Thomas Krameyer (Partir un jour, ndlr), que j’ai un peu imaginé troubadour, ménestrel qui se balade dans tout le film avec sa guitare, et ça mettait un présent dans la musique, comme contrepoint au passé nostalgique. En ce qui concerne le choix du disco, c’est tout simplement parce que le vrai Titou danse le disco. À la base je n’aime pas du tout ce genre, et par moments c’était assez douloureux de choisir et de digger du disco de puriste, d’entendre quarante titres par jour… À la fin je n’en pouvais plus ! Je ne suis pas fan de la musique en soi, mais de l’univers, de la fête, de la flamboyance. Je précise que j’adore les morceaux qu’on a choisi !  Il y avait une phrase qui n’est pas restée dans le montage final que j’adorais : c’était le personnage d’Eric qui disait « Souris ! On ne danse pas le disco en tirant la gueule ! » En tout cas une énergie festive en réaction à toute la violence du monde dans les années 1970, comme une renaissance ! Et cet aspect là entrait bien en correspondance avec ce que je voulais raconter autour du deuil.

T : En discutant de cet aspect là avec India Hair, on trouvait que la beauté du film résidait dans une forme de non complaisance vis-à-vis de cette nostalgie du disco. Elle nous disait même que le mot nostalgie n’est jamais venu dans le vocabulaire de vos discussions à propos du personnage. Est ce que tu confirmes cette idée ?

AB : La notion de nostalgie, je l’évince dans ma propre appréciation de la chanson à texte. Dans le sens où j’écoute toujours cette musique pour mon temps présent. je suis par exemple très attaché aux paroles des chansons, c’est là que je trouve mon émotion, et j’ai une grande mémoire pour ça. La musique n’est pas une nostalgie, c’est mon présent. On n’a pas réfléchi à cet aspect là.


Par exemple Mon amie la rose de Françoise Hardy, c’est une chanson qui m’a fait énormément pleurer, qui m’a aidé dans le deuil de mon père, il y avait un truc de l’ordre de la croyance : « croit celui qui peut croire, moi j’ai besoin d’espoir, sinon je ne suis rien. » Des mots très simples qui m’ont accompagnés. Très souvent les gens la connaissent, me disent « Oui, bon…», mais ils n’écoutent pas les paroles. Pendant le tournage de la séquence, j’ai eu au moins trois personnes de l’équipe qui m’ont dit « Anh, mais elles sont trop belles les paroles de cette chanson ! » Je me dis que le film est réussi au moins pour ça.

T : Cet aspect est accentué par le fait que tu recours au karaoké, on en revient au texte même. Comment as-tu travaillé avec tes comédiennes sur leur maladresse ? Sur des personnages qui ne savent ni danser ni chanter…

AB : Pour India c’était vraiment ça, sur le plateau on l’appelait clumsy Charlie (maladroite Charlie, ndlr). J’adore le mot clumsy, ça a un côté fun british ! Je voulais cette gaucherie permanente très mignonne, et India arrive à faire ça sans que cela paraisse écrit, ce qui a tendance à me tendre quand c’est le cas.

Pour Marina c’est différent, elle donne l’apparence d’une femme forte mais fait apparaitre de la maladresse, dans sa manière d’être cash. Et Eric, je voulais qu’il ne danse vraiment pas très bien, mais le problème c’est qu’il a trop bossé ! C’est là que je me suis rendu compte que c’est un sportif de haut niveau : il est dans le travail. Mais on a réussi à garder cet aspect de non-danseur pro. Pareil pour la chanson en patois, je ne voulais pas qu’il la connaisse par cœur, et en fait il arrive sur le set avec la chanson en tête.

T : Comment est arrivé Cantona sur le film ?

AB : Assez tôt en soi, pendant le COVID, vers 2021. Je l’ai rencontré au Portugal, à Lisbonne. Il avait lu le scénario, et j’arrive toute stressée depuis l’avion parce que j’ai l’impression de rencontrer Dieu ! Donc petit café avec Dieu, et je lui dis « Bon après, si tu acceptes d’être dans le film ce serait vraiment sympa…», et lui me dit de suite « Comment si j’acceptais ? Tu es là, ça voulait déjà dire que j’ai accepté ! » La première rencontre était presque une première réunion de travail, et il n’est jamais parti du projet ! C’est hyper touchant de voir l’investissement qu’il a donné au film sur six ans. India, Marina et Eric n’ont jamais douté du film, malgré les errements de financements, et les nombreux « non » des aides. 

T : C’est étonnant qu’il y ait eu tant de difficultés au moment du financement, alors que le film semble s’inscrire dans un sillon du cinéma français laissé par Le Roman de Jim et Partir un Jour, un cinéma du milieu qui veut décrire des personnalités très humblement « normales »…

AB : Ça me rappelle ce que j’ai pu lire sur une critique Letterboxd (il faut d’ailleurs que j’arrête de les lire…), qui dit « un film de la quarantenaire quirky fofolle ». Alors évidemment, je pense que des gens seront hyper touchés par cette simplicité, et d’autres trouveront ça hyper naze et bête. Mais par exemple pour Queen size, la première projection était au festival du court métrage de Trouville. Et dans la salle : que des cheveux blancs, quatre-vingt ans de moyenne d’âge. Je me dis que ça va être un cauchemar, qu’ils vont détester ! Et là je vois qu’ils se marrent à fond pendant le film, et à la fin j’ai une petite vieille qui se retourne pour me dire  « Il est formidable !!! ou Elle ? Elle est formidable !! » Au final, ils ont tout compris et ça les a touchés. 

Et pour Les Matins Merveilleux au festival de Cabourg, pareil, que des retraités, mais des cinéphiles, assez exigeants qui s’intéressent à fond. Et ils sont tous en larmes et hyper émus à la fin du film, parce que je pense que le film reste très accessible. Et sûrement que ça les intéresse qu’on leur parle d’un sujet qu’ils ne connaissent pas très bien, c’est à dire une histoire d’amour queer avec une personne trans. On ne leur fait pas de leçons. Raya m’expliquait qu’avec Marina, pleins de gens pouvaient s’identifier à elle, complètement au-delà de sa transidentité ! Donc à tout moment de l’écriture, j’essayais de ne pas faire preuve de prouesse ou d’originalité, juste d’être là où cette histoire m’émouvait. Si cette émotion est honnête, alors elle touchera quelqu’un.

T : Ce qui est beau aussi, c’est le fait de filmer un paysage du sud de la France en hiver.

AB : Cavalaire-sur-Mer, c’est un village que je connais très bien : mon père avait une maison là-bas, j’y partais tout le temps en vacances, et j’avais mon premier mec à cet endroit-là, donc j’y allais beaucoup durant l’hiver. Esthétiquement j’adore les plages en hiver. Pour un premier film fauché, je trouvais qu’il y avait quelque chose de malin à placer ma caméra dans des endroits fermés. Tout est accessible gratuitement, le film a été fait en grande partie avec des potes, tu connais tout le monde, presque un côté film fait avec une roulotte. Tu gares le camion sur un parking, puis tu passes d’un décor à l’autre avec ta petite carriole, cela devenait très facile ! 

Les vingts minutes allouées à l’entretien sont écoulées, et un sentiment de frustration se fait sentir, celui de ne pas avoir réellement fait pleinement le tour du film. Nous posons une dernière question par mail, que nous rajoutons ici, comme un Post Scriptum :

T : Tu parlais d’honnêteté de l’émotion, et pour moi elle se trouve dans la séquence de la découverte de la VHS. Comment est-elle arrivée, et comment est arrivée cette séquence avec Charlie qui tente de danser le disco de sa mère, avec son reflet se confondant avec celui de sa mère dans la télévision ?

AB : C’était une idée qui était là dès le scénario, je crois que c’était écrit comme ça  : « le reflet de Charlie se superpose avec celui de sa mère à l’écran, Charlie danse avec un fantôme. » Je crois que c’est d’abord venu d’un manque intime de ne pas avoir de vidéo de mon père. J’ai presque voulu créer une image manquante, pour moi. Mais surtout je voulais que Charlie se rende compte que sa mère a été heureuse, vivante, souriante, dansante, et que ça ouvre complètement son rapport au vivant. Son corps se met à danser sans savoir pourquoi, comme si elle était habitée par la joie de cette mère. C’était vraiment pour moi l’idée du film, le fait que nos fantômes nous portent, que le deuil est aussi la joie d’être connecté à ceux que l’on a aimé.

Entretien réalisé par Corentin Ghibaudo à Paris le 30 juin 2026