Monsieur Rajamouli, avez-vous atteint les limites du cinéma ? « Ce n’est que le début »

Entretien avec S. S. Rajamouli

Comme beaucoup de cinéphiles, nous avons découvert le cinéma de S. S. Rajamouli à la sortie (alors confidentielle) de RRR, en 2022. Sentiments partagés : d’une part, l’impression de découvrir tout un pan du cinéma (indien, en l’occurrence), et qui s’ouvrait alors à nous avec la réjouissante possibilité d’y voir un véritable renouvellement dans le genre du blockbuster, aux standards beaucoup trop américanisés à notre goût ; et de l’autre, l’impossibilité de se détacher de son regard situé, de le garder en tête, y revenir et de buter à son encontre, avec la crainte de favoriser l’emballement en raison de sa propre ignorance… Mais le temps passe et les films de Rajamouli restent.

Sur invitation du distributeur Carlotta, le réalisateur a passé une dizaine de jours en France telle une rockstar en tournée ultra-millimétrée, ovationné partout où il passait, de la Cinémathèque Française (qui lui consacrait une rétrospective… incomplète de son œuvre) à l’Institut Lumière de Lyon, en passant par le Festival d’Annecy et le Grand Rex (pour une projection et masterclass, façon Quentin Tarantino). On grapille une trentaine de minutes dans cet emploi du temps hors-norme, hors du temps presque, puisque le réalisateur travaille toujours sur Varanasi, son prochain film déjà vendu comme le premier mastodonte non-anglais à être intégralement tourné en IMAX…

Tsounami : Comment va le cinéma indien aujourd’hui, tant du point de vue de l’industrie que de la cinéphilie ?

S. S. Rajamouli : C’est très difficile de répondre. D’un côté, il y a des films qui vont très bien, surtout les grosses productions. De l’autre, nous faisons face à un problème d’échelle globale. Le nombre d’Indiens qui vont au cinéma baisse, et c’est un sujet inquiétant. Ce qu’il se passe, c’est que lorsqu’ils aiment un film, ils viennent le voir en nombre, mais sinon, ils fuient complètement les salles, donc c’est un peu inquiétant. Mais à part ça, tout va bien.

T : Votre premier film, Student N°1, est sorti en 2001. En France, on connaît mal vos premiers films. Pourtant, le thème de l’insoumission était déjà là. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce motif ?

SSR : L’insoumission a toujours fait partie de mon travail. Je pense que tout le monde au quotidien, peu importe la vie qu’on mène, fait face à des situations d’injustice pure. Même de petites choses, comme lorsque tu attends dans une file pendant un long moment et que quelqu’un te double : tu es en colère mais tu ne peux pas faire grand chose. Cette forme de rage, pas dans un sens négatif, est là pour tout un chacun. Dans l’histoire, quand on voit notre héros qui est dans l’insoumission – vis-à-vis de n’importe quoi – on s’identifie immédiatement.

T : Votre carrière a pris une tournant avec Magadheera en 2009. Le film n’est pas sorti en France mais a été un énorme succès dans le cinéma télougou. Qu’est-ce qui a changé avec ce film, dans vos souvenirs ?

SSR : En réalité, il y a eu différentes périodes au sein de ma carrière. Mon deuxième film, Simhadri, m’a placé dans une « meilleure ligue ». Je voulais que Magadheera soit un film d’action vraiment épique, d’un niveau différent, et j’ai eu la chance d’y parvenir sur ce projet. C’est aussi le premier film qui m’a pris deux ans pour sa réalisation : c’était vraiment long à cette époque ! On avait plutôt l’habitude d’en faire en six ou huit mois. En gardant de la cohésion avec tout le monde dans mon équipe, avec le casting, nous nous sommes alignés sur l’objectif que l’on s’était fixé. C’était une proposition difficile, mais j’ai réussi à le faire et ça m’a donné beaucoup de confiance pour la suite, de me sentir capable d’accepter des projets encore plus gros, et encore plus longs à réaliser.

T : Vous avez donc toujours voulu faire des films d’action ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce genre ?

SSR : Leur nature fantastique. Je n’aime pas trop les choses du quotidien, ce que je peux déjà avoir dans ma vie. Quand je vais au cinéma, je veux dépenser mon argent pour voir quelque chose qui ne peut pas m’arriver, au-delà de la vie réelle. Voilà pourquoi.

T : Ce qui impressionne dans vos films, c’est la manière dont vous politisez l’action sous le prisme de l’insoumission justement. Diriez-vous que vos films sont politiques ? Tous ramènent leurs personnages à leur condition, leur part de conflictualité sociale, comme dans RRR avec les colons anglais par exemple.

SSR : Je ne pense pas que mes films soient politiques. Prenez RRR : cela se passe dans un contexte d’oppression de l’Angleterre sur l’Inde, et c’est l’histoire de deux combattants de la liberté. Si on regarde le film politiquement, ça y ressemble. C’en est un, je ne dis pas que ce n’est pas le cas. Mais je l’ai seulement utilisé comme un contexte. Le thème du film, c’est l’amitié. Ce sont deux amis qui combattent l’oppression. Mais ce qui compte, c’est leur amitié, comment ils s’aident l’un et l’autre, comment ils dépassent leurs différences pour se lier, se tendre la main, atteindre un objectif commun. C’est cela qui est épique à mon sens. Je prends en charge les émotions humaines. Les combats politiques sont là, mais ils ne sont qu’un prétexte pour explorer les émotions humaines.

RRR de S. S. Rajamouli (© Friday Entertainment)

T : Ce film a rencontré un immense succès, y compris en Occident. Sauriez-vous dire pourquoi ce film a mieux réussi à s’exporter que Eega ou Bahubali par exemple ?

SSR : Je ne sais vraiment pas… Mais j’aurais aimé ! Si j’avais su qu’il y avait certaines choses qui permettaient d’ouvrir des portes, je l’aurais fait dès Eega, parce que c’est mon meilleur film, celui que je préfère. En 2022, RRR a été diffusé pendant deux ou trois mois avant de gagner un prix. J’étais déjà prêt à passer à autre chose, à mon prochain projet. Mais alors, il a commencé à décoller et passer en tête d’affiche. On a rien fait pour. Sa diffusion massive a été très organique. Une fois qu’on a commencé à comprendre qu’il se diffusait, il était déjà en train de gagner du terrain…

T : Vous avez dû être sacrément surpris que le film gagne un Oscar. Vous vous souvenez de votre réaction ?

SSR : Surpris est un bien petit mot. Extrêmement heureux et reconnaissant. Le cinéma indien n’en a jamais reçu, d’aucune production indienne. C’était vraiment une douce pensée que RRR soit le premier. Et un peu triste en même temps que toute la longue histoire de l’Académie des Oscars n’en ait récompensé qu’un. Je ne dis pas qu’on doit produire et faire des films dans le but d’obtenir un Oscar, mais on doit s’efforcer de viser une plus grande qualité en termes de storytelling, pour mériter un traitement international.

T : En matière de mise-en-scène, concrètement, à quoi ressemble le plateau de tournage de RRR, pour la scène du tigre et du camion par exemple ? Combien de personnes sont présentes ? Combien de jours cela prend ?

SSR : Parfois, les plateaux semblent fantastiques, parfois ils sont très drôles. Ils sont multifacettes. Cette séquence, dans son intégralité, a été tournée sur 40-45 nuits. Quand on fait le ying et le yang, avec du feu et de l’eau dans un face à face, le plateau devient absolument irréel, avec l’eau surgissant de partout, le feu aussi… J’ai parfois l’impression de ne pas en avoir saisi l’ampleur, ce qui apparaît à l’écran me semble ne pas rendre justice de la folie de ce qui s’est passé sur le plateau. C’est un travail fabuleux. Quand on voit les animaux à l’écran, ça peut être très drôle parce qu’il n’y en a évidemment pas sur le plateau, et les acteurs devaient réagir en conséquence, malgré leur absence. J’ai filmé des gens courir pour fuir un tigre imaginaire, mais ils réagissaient à du vide, donc ça fait très bizarre. On a fait plusieurs choses, par exemple amener des voitures de course sur lesquelles on a mis des petits drapeaux avec la tête d’un loup, d’un cerf, d’un ours… pour que les acteurs puissent jouer avec eux, bouger en fonction d’eux. J’ai choisi en fonction du curseur de la vitesse, parce que les voitures sont plus rapides que les animaux, leurs réactions ou leurs regards. Donc oui, c’est drôle à voir le jour du tournage.

T : Vous avez une idée de combien de personnes sont là pour ce genre de scènes ?

SSR : Pour donner une idée, on avait 800 figurants. On voulait plein d’Indiens et d’Anglais dans le plan. Pour avoir différents types de personnages, de classes, de grades de policiers, avec des costumes différents. Seulement certains jours, pas tous. Avec l’équipe, on montait à 1000 personnes, mais c’est le maximum. Le minimum en revanche, c’est 300 ou 400.

T : Vous disiez avoir trouvé confiance avec vos films précédents. Mais est-ce qu’il y a des moments où vous doutez, où vous vous demandez ce que vous faites avec tous ces gens qui sont là et attendent vos ordres ? Ou peut-être que vous n’avez pas le temps pour ça ?

SSR : Je suis tous les jours terrifié ! J’ai cette pensée au moins une fois par jour. Quand je rentre sur le plateau, surtout les gros, que je vois tous ces gens qui travaillent pour apporter un élément au film, c’est terrifiant. Mais une fois lancé, il n’y a que très peu de temps pour penser, c’est un soulagement.

T : Pour continuer sur la séquence, il doit y avoir beaucoup de post-production ? Vous y participez ? Cette partie du travail vous intéresse ? Combien de temps cela dure ?

SSR : Absolument. Ça n’a pas lieu une fois que tout est fini. Il n’y a pas un découpage net du temps entre la pré-production, le tournage et la post-production. On ne fonctionne pas comme cela. Dès que je commence à tourner, ils commencent à monter, et pendant que je continue sur d’autres séquences, j’envoie ce qu’on a fait aux VFX. Et c’est comme ça séquences après séquences. Donc tous les trois-quatre jours de tournage, je vais dans ma salle de post-production, que ce soit pour le montage ou les effets spéciaux, et on fait des retours dans un cercle permanent de discussion. Donc la production et la post-production ont lieu en même temps.

T : Donc ça a forcément une influence sur le reste du tournage.

SSR : Si quelque chose ne va pas dans la séquence, ça nous permet de refaire quelques prises rapidement. On peut trouver un mini temps-mort pour ajouter un plan rapproché ou bouger des capteurs.

T : La façon dont vous utilisez des effets spéciaux ou de la CGI est intéressante, parce qu’elle ne vise pas le réalisme à tout prix, contrairement à beaucoup de films d’action contemporains. J’ai l’impression que vous vous amusez beaucoup, parce que votre usage en est plus large.

SSR : Oui et non. Peu importe ce qu’on fait à l’écran, les spectateurs qui regardent doivent pouvoir s’identifier au personnage. Donc au moment où l’action a lieu, elle doit emporter le spectateur. Baahubali saute de roches en roches, c’est humainement impossible, mais c’est suffisamment intriguant pour l’audience pour qu’elle se dise qu’il y a quelque chose là-haut. On voit le héros qui essuie échec sur échec. Lorsqu’on arrive au moment culminant, l’audience veut absolument qu’il réussisse et continue son ascension. On crée ce désir dans l’esprit du spectateur. Alors, quand il réussit enfin son saut, qu’on y croit ou non, on en est à un point où on n’attend plus qu’une chose, qu’il y arrive.

T : Est-ce qu’on vous compare souvent au cinéma hollywoodien ? Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon de parler de votre cinéma.

SSR : J’aime les films hollywoodiens, j’ai grandi avec, en les regardant et en les re-regardant. Ils ont une énorme influence sur moi, je ne le nierai pas. Donc je comprends pourquoi on dit ça, et je ne vais pas les blâmer. Je n’en ai pas honte.

T : Vous regardez toujours des films hollywoodiens contemporains ? En ce moment en France, tout le monde parle de Backrooms et d’Obsession.

SSR : Je ne les ai pas encore vus. J’en ai beaucoup entendu parler. Mais je n’ai plus de temps pour voir tous les films que j’aurais voulu voir. À cause de projets dans lesquels je suis impliqué qui sont si énormes, si complexes et chronophages.

T : Et ce nouveau film, Varanasi, qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?

SSR : Beaucoup de choses doivent rester secrètes. J’aime en parler comme j’aime parler d’Hollywood : j’aime beaucoup Indiana Jones, l’amusement enfantin qui s’en dégage. On a aussi mis en place une bande annonce du film, mais je n’ai pas voulu en dire trop, car ça ne rend pas justice à ce que c’est. On a tourné une vidéo sur ce que le public va expérimenter et ce qu’il peuvent en attendre, sans rien dire de l’histoire. Elle se déplace de Varanasi jusqu’à l’Antarctique, l’Afrique même, et jusque dans le passé, à Rome et où l’on revient enfin à Varanasi.

Varanasi (© D.R.)

T : C’est encore une nouvelle étape dans votre carrière. Vous avez pris cinq ans cette fois ?

SSR : Trois ans et demi je crois. On s’est penché sur l’histoire à partir 2022, en sortant de RRR. Donc peut-être même quatre ans et demi.

T : Avez-vous fini le film ?

SSR : On a tourné environ 80% du film, les autres 20% sont en cours. Mais on a terminé les plus grosses scènes d’action. Il nous reste les plus petites scènes et ce qu’il y a entre.

T : Ce sera le premier film non anglophone tourné entièrement en IMAX. Qu’apporte ce format à votre cinéma ?

SSR : L’IMAX requiert un énorme écran tout d’abord. Ensuite, pour le ratio qu’on a choisi : l’échelle choisie est si grande qu’on avait par exemple des boucliers de glace en Antartique de 300 pieds de hauteur (un peu plus de 90m, ndlr), de gigantesques armées de la Rome Antique… Donc on a essayé de les filmer et de saisir leur immensité de la meilleure manière qu’on a pu, et la ratio de l’IMAX le permettait.

T : Ça a changé quelque chose pour vous sur le tournage, d’avoir des caméras IMAX ?

SSR : Non. L’IMAX a apporté une panoplie de caméras qui sont additionnelles. On a tourné normalement mais de manière améliorée par l’IMAX.

T : Le plus grand fan d’IMAX, c’est Christopher Nolan. Vous en avez parlé tous les deux ?

SSR : Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’aime beaucoup ses films !

T : Avez-vous atteint les limites du cinéma avec Varanasi et RRR ? Vous pouvez aller encore plus loin en termes de production et de grand spectacle ?

SSR : Ce n’est que le début !

T : Nous avons sorti cette année un numéro dédié au XXIe siècle. Quels seraient pour vous les meilleurs films de cette période, les premiers à vous venir en tête ?

SSR : Je réfléchis à un film qui m’a complètement retourné, mais il y en a tellement… Je pense à Munna Bhai M.B.B.S. de Rajkumar Hirani. C’est un super concept et un film fantastique, qui m’a complètement captivé. Mais j’ai besoin de temps pour penser.

T : Cette semaine, vous avez présenté RRR à la Cinémathèque, vous y étiez très ému.

SSR : Pour être honnête, c’est la première fois que je venais en France. On m’a dit que les Français regardaient les films en silence, sans faire de bruit. En Inde nous sommes très bruyants. C’était à la fois comme on me l’avait dit et en même temps de manière complètement différente : beaucoup de cris, d’applaudissements, d’élans d’appréciation. C’était vraiment super. Pendant les deux-trois jours où je suis venu, j’ai aimé le public français. J’espère que tous les publics accueillent mon film ainsi. Je reviendrai avec Varanasi, c‘est sûr.

T : Avec RRR, on peut sans aucun doute mesurer l’appréciation du public au bruit qu’il fait.

SSR : Chez moi c’est définitivement ce qui se passe. Je ne suis pas un expert mais j’espère juste qu’ils aiment, peu importe s’ils applaudissent.

Entretien réalisé par Nicolas Moreno,
le 6 juillet 2026 à Paris
Traduction et retranscription par Zoé Lhuillier