Il faut le croire pour la voir

Critique | La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry, 2026

C’est un fait du hasard qui contribue aussi à la légende : le Général français le plus influent du siècle dernier s’appelle « de Gaulle », oui, comme l’ancien nom de « notre » doux pays du temps où il s’opposait, déjà, à son conquérant de voisin (Rome). D’emblée, le destin de ce militaire d’exception semblait pieds et poings liés à celui de « la Fronce », thèse d’ailleurs validée par le titre du film-diptyque d’Antonin Baudry. La bataille concerne autant la Gaulle (la France, le lieu du combat) que le général lui-même, irréductible gaulois qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, mais qui trouve sans cesse le moyen de revenir sur le devant de la scène, malgré les innombrables stratagèmes mis en place par ses « alliés » pour l’en dégager. Judicieuse mise en parallèle donc, qui ne sert pas seulement de bon mot, mais de véritable feuille de route : La Bataille de Gaulle est en premier lieu un récit choral dont le mouvement en entonnoir (on pense à Dunkerque (2017)) converge vers l’horizon commun de la libération du territoire français (enfin, Paris) ; un film sur le long travail de persuasion d’un homme qui était seul lorsqu’il rentra pour la première fois dans les locaux de la BBC le 18 juin 1940, jusqu’à ce qu’il devienne quatre ans plus tard l’incontestable incarnation de la France Libre — un homme toujours seul, mais cette fois rempli par la mémoire de celles et ceux tombés au combat au nom de la liberté, désormais chargé de légitimité pour mener les combats à venir. Le Général de Gaulle le dira lui-même dans la seconde partie : face à une énième lutte perdue d’avance, cette fois « il faudrait la foi des premiers chrétiens ». Infigurable dans une forme objectivante, le Charles de Gaulle époque Seconde guerre mondiale apparaît alors dans ce double-film comme un véritable prophète : L’Âge de fer, un premier film pour se convaincre soi-même, et J’écris ton nom, un second pour convaincre le reste du monde.

J’appelle ça la France, mademoiselle, et pas n’importe laquelle !

D’où cette étrange mise-en-scène du général, obligé à un sérieux de plomb, que la caméra de Baudry n’hésite jamais à renvoyer à sa part comique à coups de phrases prononcées à la troisième personne (« les moustiques ne piquent pas de Gaulle », etc). C’est par ces petites prises de distance qu’on redécouvre l’ampleur de ce qui nous sépare de l’homme et d’une période presque inimaginable aujourd’hui. Le personnage doit beaucoup à son interprète, Simon Abkarian, dont le grimage convainquant se voit transcendé par la particularité du phrasé gaullien, comme incapable d’aligner trois mots sans prendre une pause, conférant ainsi à chaque syllabe une gravité de tous les instants. Le diptyque ressemble ainsi à un roman national illustré qui renoue avec les premiers amours de Baudry pour la bande dessinée (Quai d’Orsay, publié sous le pseudonyme Abel Lanzac en 2010-2011), avec ses protagonistes caractérisés comme dans une aventure de Hergé (voire d’un comics, selon le dosage) : Koenig (Benoît Magimel) a son cigare, Leclerc (Niels Schneider) sa canne et son képi de Général du désert cousu par ses hommes, Moulin (Félix Kysyl) son chapeau et son foulard… Le réalisateur part des images d’Epinal pour raconter sa vision de l’Histoire, comme pour ramener sa Bataille de Gaulle à une guerre de soldats de plomb, une carte du monde où se plantent des petites Croix de Lorraine en fer (c’était d’ailleurs la première affiche du film).

Par extension, on pourrait presque voir dans ce projet français de grande ampleur le petit frère aux accents grands publics de films d’auteurs internationaux (Une Bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho), dans sa manière de chercher à trouver son rythme par le son (la première partie s’ouvre sur une voix à la radio), la diction de son protagoniste, la musicalité de ses scènes (à travers une partition exclusivement illustrative, ronflante, et donc très peu convaincante au demeurant). C’est peut-être aussi la limite de toute œuvre grand public lorsqu’elle cherche à raconter un fait réel : un registre épique s’impose (on cherche à capter le supposé souffle de l’Histoire), et un parallélisme malvenu car simplificateur cherche absolument à ce que l’homme devienne un symbole. La thèse du prophète invitait pourtant à revisiter ce lieu commun musical en inventant une manière plus originale de suivre la marche de l’Histoire. 

Mythes étouffants

Le film carbure ainsi aux vitesses inégales de différents moteurs : lors des séquences de discussions géopolitiques, cela semble être la vision du Général qui guide le récit ; mais la nécessité d’épate propre au blockbuster le remet vite sur des rails spectaculaires courus d’avance (les scènes d’action). Pour toutes ces raisons, en empêchant de Gaulle d’exister en tant que personnage d’un certain temps présent, en proie aux doutes ou à la réflexion par exemple, cette entreprise épouse un point de vue douteux, exclusivement soumis à l’aura de son personnage, n’hésitant pas à reproduire ses fantasmes d’une France qui n’a jamais cessé d’être libre et résistante. La faute incombe aussi au cadrage choisi, qui présente Charles de Gaulle dans ces années exclusivement glorieuses (qui peut critiquer ce Général à l’insoumission la plus pure et dont le pari s’avéra gagnant sur toute la ligne ?), reléguant au hors-champ la « question » des colonies qui l’occupera aux débuts de la Ve République. De la même manière, face à la densité de sa matière, le film ne pouvant contenir toutes les nuances et contradictions ayant traversé la société française à cette époque, il se voit obligé de choisir et trancher, au détriment des figures résistantes (les quelques scènes de Moulin font peine, leur composition politique est bien évidemment évidée), ou encore des collaborateurs, dont la complexité et la lâcheté échouent à être correctement restituées (Darlan et Giraud servent uniquement de pion utile à l’avancée de l’histoire).

Il faudrait alors prendre le film pour ce qu’il est : cet ample récit de 5h30 n’ayant vocation qu’à creuser un seul point de vue, celui du combat des Forces Françaises Libres (La FFL, écrire la légende du général Leclerc en Libye et Koenig à Bir-Hakeim), dans le but d’apporter un éclairage assez précis sur ceux que le cinéma a souvent considéré un peu trop rapidement comme les grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Si la première partie de La Bataille de Gaulle trace le sillon d’un manuel d’histoire résumé en dissociant la « vraie » France des lâches collaborationnistes restés au pays, le second volet démasque les réels nemesis du Général, les États-Unis. Le point de vue est encore une fois un peu trop prophétique (la défaite imminente des Allemands est à peine une question), et déjà orienté vers l’après : si Roosevelt et Eisenhower sont à ce point en conflit avec de Gaulle, c’est bien parce que celui-ci voit clair dans leur jeu d’expansion européenne de soft power, pour ne pas dire de soumission à l’ordre américain.

We’ll always have Paris

La Bataille de Gaulle souffre donc d’un paradoxe. S’il présente bel et bien le scepticisme critique du Général à l’égard de l’impérialisme états-unien, il ne se gêne pas pour autant de référer allègrement aux codes et à tout un imaginaire issu de ce cinéma. Les traversées de la division Leclerc en Libye font furieusement penser à Mad Max, et l’unique balle de la résistante Livia (Anamaria Vartolomei) face à un assaut Allemand rappelle celle de Tom Hanks face à un tank dans Il Faut Sauver le Soldat Ryan. Imaginaire dominant dans le cinéma grand public, certes, preuve s’il en fallait que les États-Unis ont bien profité de cette tragédie pour accroître leur pouvoir partout dans le monde, bien évidemment. Mais il demeure frustrant de voir échouer une œuvre française de cette ambition à la réalisation d’effets spéciaux (le plan suivant la bombe larguée dans le second volet), allant jusqu’à nous faire sérieusement douter des qualités de gestion de production de Pathé. 

C’est presque un aveu d’échec de la part des équipes, qui évitent d’ailleurs de reproduire (en moins bien ?) de nombreux passages obligés déjà mis en scène par le passé. Nul besoin de remettre en scène le Débarquement puisque Spielberg l’a fait, ni de revenir sur chaque étape de la Libération de Paris puisque Paris brûle-t-il ? s’en est déjà chargé. Pareil pour la Résistance, dont les complexités pratiques et émotionnelles ont déjà fait l’objet d’une adaptation indépassable à l’écran : L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville. Voyons même dans la réplique de Churchill cherchant son météorologue une sorte de passage de relais avec Pressure, film annoncé pour la rentrée justement dédié à l’homme qui réussit à prédire la météo du 6 juin 1945 mieux que personne. Lourd de ses 5h30, le film n’aurait finalement du temps pour rien. On pourrait parfois se dire tant mieux, tant il est capable de mauvais goût lorsqu’il s’espère comparable à Hollywood, notamment dans ses raccords. Celui sur un cigare en hommage à Lawrence d’Arabie dans la première partie, ou encore, dans la seconde, le passage d’images d’archives à Anamaria Vartolomei courant dans une capitale insurgée, accompagnée dans son élan par la récitation de Liberté de Paul Éluard en voix off. Le motif visuel le plus malmené dans toute cette entreprise est alors l’Arc de Triomphe, métaphore filée de la liberté jusque dans un final vraiment gênant : un plan filmé au temps présent, témoignage s’il en fallait que la liberté triomphera toujours à l’épreuve du temps. Souvenez-vous du plan d’ouverture terrifiant de matérialité de L’Armée des ombres et son défilé nazi devant L’Arc : c’est là que ceux de Baudry deviennent ingrats.

Il fallait au moins dire tout cela pour en venir à une première conclusion : en dépit de sa qualité, le diptyque d’Antonin Baudry a pour lui d’être passionnant à regarder. On ne s’ennuie pas à suivre toutes ces aventures, dans ce qu’elles peuvent avoir de fantasmé ou de réussi. En cela, ces films sont d’une véritable fidélité à la certaine idée de la France que s’est faite toute sa vie le Général de Gaulle. Ils sont un objet improbable (invendable à l’international, surtout aux États-Unis !), qui croit dur comme fer à sa possibilité d’exister, quand bien même le public ne suivrait pas. C’est une livraison de studio sûre d’elle, et donc incroyablement française par son ADN, qui cherche à se faire plus maline et complexe que d’autres titres comparables. En gros, un blockbuster qui radote pas mal. Ajoutez des dragons, une meilleure musique, et on parlera d’un French of Thrones — Pathé y a déjà pensé, elle compte adapter prochainement Les Rois Maudits de Maurice Druon, soit littéralement le terreau qui a servi de base à George R. R. Martin. C’est bien là le problème fondamental d’un tel ouvrage : se réduire à une géopolitique simplifiée au détriment de l’expérience historique des frissons qui parcoururent leur chair à tous. Au fond, ce que fait Pathé n’est que la continuité du projet d’EuropaCorp à l’époque de Valérian et la cité des milles planètes : tenter de faire gonfler un cinéma de grenouilles se rêvant aussi grosses que le bœuf américain. Mais qui arrive à croire aux discours du Général Leclerc lorsqu’il est interprété par Niels Schneider ? Croyez donc en Charles de Gaulle, et vous finirez bien par voir la France à laquelle il aspirait, nous martèle le film. Mais ce qu’on finit par regarder, c’est un grand pays de cinéma à l’imaginaire vicié, mais surtout, une nouvelle certaine tendance du cinéma français.

La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, au cinéma le 3 et 26 juin 2026