Bilan sur la compétition du festival Côté Court 2026
On n’était pas encore le 21 juin, mais à Pantin, c’était déjà l’été : les dix jours de l’iconique festival Côté Court se déroulaient à l’ombre d’une canicule intense, tandis que toustes les spectateurices se retrouvaient à la buvette du Ciné 104 à la fin de chaque projection. Une année particulière que cette trente-cinquième édition puisqu’elle signait le départ de Jacky Evrard, directeur et créateur de ce festival, laissant désormais sa place à Sébastien de Fonseca.
Tsounami a été convié à participer au jury presse de cette nouvelle édition, ce qui nous a permis de découvrir les trente-deux films de la compétition fiction. Nous vous dévoilons ici certains de nos coups de cœur, que l’on espère retrouver dans de nouveaux festivals et diverses plateformes. Les films qui nous ont le plus enthousiasmé sont ceux qui nous semblaient avoir un grain de folie et d’excentricité, par leur forme, leur économie ou leur traitement narratif. Car c’est de ces grains que jaillissent souvent les plus belles fleurs.
Miracle d’Émilie Brisavoine
« Le mariage mystique de Sainte Catherine », tableau du XVIe siècle placé derrière les toilettes de Camille (Rutherford) et Vincent (Macaigne), le couple de trentenaires de Miracle, n’est évidemment pas là par hasard. Quand la Sainte Catherine de la peinture porte dans ses bras « le fruit de ses entrailles » entourée des archanges, Camille, elle, doit simuler la chiasse pour empêcher son compagnon d’entrer dans leur petite salle de bain blanche… Seulement, tout comme Sainte Catherine, Camille est tombée enceinte, mais certainement pas de son compagnon… Après un générique faisant écho à celui de Marty Supreme (2026), commence alors son anniversaire qui ressemblera avant tout à un chemin de croix, et au bout duquel devra exploser la vérité : elle a trompé son mec.
Cette réécriture improbable de l’immaculée conception, réalisée par une cinéaste déjà confirmée (les longs-métrages Pauline s’arrache (2015) et Maman déchire (2025)) était sans aucun doute le film le plus drôle et excentrique de la sélection. Tourné dans une texture granuleuse et malmenée, avec des ami·es proches dans une soirée improvisée, on perçoit dans le film une suite indirecte à La bataille de Solferino (Justine Triet, 2013), comme si le personnage de Macaigne avait refait sa vie près de quinze ans plus tard. Rappelons d’ailleurs l’une des premières qualités de Miracle : son duo d’acteurices hilarant·es. Macaigne y retrouve cette étrange ambiguïté, portée par sa voix cassée et son regard perçant, entre une personnalité maladroite et débonnaire, mais aussi un fond plus étouffé, prêt à exploser et imprévisible, voire dangereux. Camille Rutherford, prisonnière de son bad trip infernal, révèle un grand talent d’actrice comique et burlesque sous ses yeux cernés et son teint livide, forçant le sourire en un quart de seconde à sa soirée, dont elle reste la première absente. Ce cauchemar comique, qui rappelle aussi les films de Sophie Letourneur par cette confusion entre trivialité et sujets picturaux au fond religieux (ça parle souvent peinture dans ces dialogues improvisés), prouve qu’un miracle n’arrive jamais seul : dans la boue de nos vies subsistent des sujets aussi nobles qu’une peinture de la Renaissance. L’immaculée blancheur des toilettes n’est jamais très loin de celle du Paradis céleste.
486 de Brieuc Schieb
486 est un titre trompeur : non pas que cette date n’ait rien à voir avec Clovis (il était Roi des Francs dès 481), mais parce qu’il suppose un film précis, net, et fidèle à une chronologie. Il n’en est rien, mais il en vaut mieux ainsi : être là où on ne l’attend pas est la grande qualité du film de Brieuc Schieb. Au premier abord, on pourrait croire que son programme s’arrête à une note d’intentions précisée par le réalisateur (dans un entretien paru dans Trois Couleurs, notamment) : une réécriture queer d’un épisode du roman national tel que se l’imagine le Puy-du-fou. Or, ce film fait entre ami·es, reprenant le baptême de Clovis, est avant tout une fantaisie improvisée, faite de laisser-aller et de moments suspendus, contrecarrant les images d’épinal apprises à l’école pour leur préférer leur part la plus grivoise et scabreuse, plus proche de l’imaginaire moyenâgeux qu’on ne le supposerait.
Clovis est ainsi baptisé sous le signe de joyeuses bifurcations : aussi minimaliste soit cette reconstitution historique, la déambulation mystique s’apparente plutôt à une flânerie joyeuse et nonchalante dans laquelle Clovis et ses compagnons aiment moins regarder le ciel d’un Dieu chrétien que son reflet dans la gadoue. Ainsi, des soldats Romains en exil pètent, d’autres se déguisent, perdent leurs mots et glissent dans la boue, comme un retour à l’enfance la plus exaltée, renvoyant d’une certaine façon à Saint François et ses disciples, portés par la mystique catholique en faisant des roulades sur l’herbe comme dans Les Onze Fioretti (Roberto Rosselini, 1950). Dans 486, Clovis a fait de la vase l’eau de son nouveau baptême, auspices de beaux jours à venir.

La semaine de quatre jours de Ludovic Béot
Il y a une obligation éthique lorsque la critique est amie avec l’artiste. Mais qu’en est-il lorsqu’elle connaît l’équipe d’un film juste assez pour travailler à partir de ces instants intimes ? Nous connaissons un peu Marilou Duponchel, qui joue ici la formidable Marianne, une jeune femme qui vient profiter de l’appartement parisien de sa sœur, vide au mois d’août. Sur les images, on lui découvre un certain génie comique, grimacier surtout. Lorsque celle-ci prend un bain, on la voit de profil en passer par différentes émotions (peur, perplexité, accommodement) au rythme d’une visite imprévue, en hors-champs et en coup de vent, d’une amie de sa sœur qui ne se rend pas compte qu’elle parle à une autre. C’est un peu ça le cinéma pour un·e acteurice : se parer des pantoufles d’autrui pour ressentir ce que cela fait d’être lui ou elle. C’est aussi cela le cinéma pour un·e spectateurice : accéder avec privilège à une tranche de la vie d’autrui, de la même manière (hitchcockienne) que Marianne et la locataire du dessus espionnent à l’aide d’un téléscope la vie des voisins d’en face.
Et c’est à ce moment précis que le cinéma devient la source d’un travail personnel : par le déplacement qu’il propose, on se sent moins seul et plus fort, et c’est alors seulement qu’on peut regarder avec clairvoyance à l’intérieur de soi. Visiblement, Marianne avait besoin de temps pour elle — Paris comme prétexte, le changement d’identité comme sortie de secours. Mais qu’est-ce que cela peut bien signifier, de « prendre du temps pour soi », n’a-t-on jamais la sensation d’y échouer ? La bien nommée Semaine de quatre jours tente d’y apporter un début de réponse : ce serait arrêter pour un temps d’être soi, ralentir pour mieux y revenir, mieux l’être, et ainsi reprendre son propre devenir. Ludovic Béot y travaille doublement. Par le récit à l’intérieur du plan bien sûr, mais tout autant par le vaste hors-champ qui peuple son court métrage, se mettant ainsi, lui aussi, dans la peau de celle qui se met dans la peau de. Nous ne verrons rien de la relation amoureuse passée de Marianne, ni de sa sœur pour chercher les sept différences supposées. Le film se fait donc temps à soi soi réussi, bulle d’oxygène véritable. Vite, avant que septembre n’arrive !
Rien c’est un faux de Laura Tuillier
Ça pourrait commencer comme une blague enfantine, mais ça va quand même un peu plus loin : un personnage (Clara Bretheau) va s’imaginer une fiction anecdotique en portant un faux plâtre, faisant croire à ses proches qu’elle s’est cassée la jambe. Ce motif fictionnel somme toute très simple sera en fait un argument pour déployer, sur une quinzaine de minutes, la potentialité d’un personnage de cinéma. Consciente de la rousseur flamboyante de son actrice, Laura Tuillier dépouille sa mise en scène et accompagne les incertitudes de celle qu’elle filme par une voix-off d’inspiration romanesque et un motif musical langoureux, suscitant les potentielles caractéristiques d’un personnage qui nous restera, pourtant, toujours opaque dans ses décisions : mentir pour retrouver son frère, puis abandonner son mensonge quand il repart, et c’est là que se crée la vie d’un personnage sur lequel on ne saura, au fond, rien du tout. Un scénario de court-métrage, parfois, gagne à jouer la carte de la modestie en se limitant à l’anecdotique, dans l’espoir de construire un chemin de traverse fantaisiste dans une réalité toujours plus évidente et balisée.

Yann s’implique de Maël Marmey
Sur la forme, Yann s’implique semble plus académique que les autres films cités. Cependant, sa rigueur formelle et sa tenue sont au contraire les premiers atouts de sa fantaisie. On se retrouve donc avec Yann (Baptiste Perusat) qui remarque un intrus prenant la fuite dans son grand appartement… Ce soupçon initial l’entraîne progressivement dans une paranoïa qui devra le rendre à une triste évidence : à mesure que de nouveaux arrivants cherchent à le chasser, il comprend qu’il est lui-même l’intrus des lieux, puisqu’il n’est que locataire.
Bien entendu, le sujet, ainsi que la focalisation entièrement tournée sur la folie du personnage principal, témoigne de l’inspiration évidente du Locataire de Roman Polanski (1976). Pourtant, Yann s’implique contourne l’évidence de sa référence en s’essayant moins aux mouvements de caméra virtuoses pour préférer une forme plus minimale et fixe, accolée à son acteur Baptiste Perusat, dont la dégaine balancée entre celle d’un trentenaire et d’un adolescent crée un trouble. On ne sait jamais réellement si ce personnage se fait à son sort, exclu de son lieu de vie, préférant presque une fantaisie qu’il s’invente qu’un réel problème social. Yann, perdu dans les reflets des différents lieux qu’il côtoie, préfère le déguisement pour devenir un autre plutôt qu’être assigné au stigmate du parasite, et fuyant la ligne droite mortifère qu’on lui a déjà tracée, à l’instar du personnage éponyme de Laurent dans le vent (2025), lui aussi joué par Baptiste Perusat.
Detective Smiley et les amis perdus d’Antoine du Jeu
Qui sont « les ami.es perdus » du titre d’Antoine Du Jeu ? Bien qu’il y soit avant tout question d’un ami militant disparu suite à une manifestation violente et de ses différentes rencontres avec des groupes exclus et marginaux, Detective Smiley entremêle des images de différentes natures : des pages Facebook oubliées aux films français fauchés des années 1970 (Chris Marker et Paul Vecchiali en tête). Dans un même élan, le film et son enquêtrice éponyme, à la recherche de cet étrange ami perdu, cherchent dans le creux de différents imaginaires moins des ami·es que l’esprit mélancolique d’une vie vagabonde, faite de tergiversations, en partant de l’errance poétique de son personnage au fort accent anglais pour plonger la tête la première dans le mystère d’une rêverie vaporeuse. Multipliant des pistes aléatoires comme autant de possibilités narratives (les rencontres de la détective avec différentes communautés cachées ressemblent aux quêtes d’un vaste labyrinthe vidéoludique), Détective Smiley crée des interconnexions entre toute une histoire contre-culturelle aux relents anarchistes, dans une mise à égalité de différentes images et des possibilités fictionnelles qu’elles portent. Dès lors, les ami.es perdus deviennent ceux d’un monde englouti ; celui d’une poésie jetée aux oubliettes qu’il s’agira de réinventer par le montage et le goût de la fiction, en préférant la fantaisie des marges à l’évidente ligne droite.


