Voir double

Critique| La Vie en relief : Jacques-Henri Lartigue de Denis Gaubert, 2026

Avant la réalité virtuelle, il y avait déjà le désir d’entrer dans l’image, de la traverser, d’en éprouver la profondeur, de l’autre côté du miroir photographique. La stéréoscopie – procédé permettant d’obtenir une image en trois dimensions à partir de deux images planes dont la perspective est légèrement décalée – aussi ancienne que la photographie, naît de cette envie de donner au regard une autre prise sur le réel. Le court métrage Stéréodrome, présenté en ouverture juste avant le long, rappelle cette histoire oubliée des images en relief. Avec La vie en relief : Jacques-Henri Lartigue, Denis Gaubert revient au dispositif même par lequel Lartigue observait ses photographies, en composant un documentaire photographique en 3D qui tente de retrouver cette sensation première : celle d’un monde qui semble soudain sortir du cadre.

Entrer dans l’image ?

La stéréoscopie, explorée dans Stéréodrome, raconte moins une prouesse technique qu’une histoire du regard. Le pouvoir d’attraction du court métrage tient d’abord à cette sensation étrange et inédite : nous n’avions encore jamais vu cela au cinéma. Des photographies en relief, des premiers temps, vieilles de plus d’un siècle, apparaissent soudain sous nos yeux avec une présence nouvelle. Elles ne bougent pas, et pourtant quelque chose advient. Les images semblent sortir d’elles-mêmes, retrouver un souffle, une épaisseur oubliée. Il y a dans cette découverte quelque chose de l’émerveillement premier de Lartigue lorsqu’il s’empare de la photographie. Celui d’un regard qui rencontre une nouvelle manière de voir et comprend qu’une image peut désormais conserver un instant, retenir un mouvement, rapprocher ce qui semblait inaccessible. La stéréoscopie, de par sa capacité d’émerveillement, dit quelque chose d’une obsession humaine : voir davantage, presque au-delà du réel.

Avant la réalité virtuelle, déjà, l’image cherchait à abolir la distance entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Les corps retrouvent leur épaisseur, les paysages leur profondeur, les gestes leur mouvements suspendus. Et quelle image étonnante, que celle qui prend vie sous nos yeux sans même bouger. Ces photographies, pensées d’abord pour un usage privé, deviennent les fragments d’un monde que l’on voudrait retenir avant qu’il ne disparaisse. La beauté du réel surgit alors avec une force presque inouïe. Sur un écran de cinéma apparaissent des images planes et immobiles, à la manière d’un slideshow, qui donnent pourtant l’illusion de sujets vivants, comme s’ils se tenaient là, sous nos yeux, à portée de main. Toute nouvelle façon de voir porte pourtant sa part de trouble. Associée au voyeurisme, au porno, à l’occulte, elle a été regardée avec méfiance car jugée trop proche du réel. Pourtant, elle ne fait peut-être que révéler une pulsion vieille comme les images elles-mêmes : l’humain a toujours voulu regarder ce qui lui échappe. Approcher les corps. Pénétrer les espaces. Se rapprocher du monde par le biais d’une surface.

Retenir le monde

Denis Gaubert filme ainsi Jacques-Henri Lartigue, au travers de ses images, comme un homme fasciné par les manières de voir. Un photographe amateur qui aurait peut-être aimé discuter avec Léonard de Vinci, tant son œuvre semble traversée par cette même curiosité pour les mécanismes du regard, du Mouvement et la Perception. La photographie devient une manière de saisir ce qui tremble : le trouble de la guerre, les frémissements des corps après le traumatisme, les instants suspendus où quelque chose est déjà en train de disparaître. Lartigue rêvait pourtant d’être peintre. La photographie arrive presque par hasard, par nécessité, avant de devenir une manière d’habiter le monde. Photographier, tirer le portrait, devient alors un geste quotidien d’adoration. Sa famille, ses amis, ses amantes, ses animaux, sa maison, les paysages, la nature. Tout semble mériter d’être regardé. Tout semble mériter d’être sauvé du passage du temps. Chez lui, photographier n’est pas seulement enregistrer. C’est aimer. C’est tenter de retenir une présence avant son effacement. Son passage au panoramique prolonge ce désir : voir plus large, élargir le cadre, conquérir l’espace dans la largeur. « Prendre l’atmosphère » selon sa cousine Simone. Ne plus seulement saisir un instant, mais tenter d’embrasser tout ce qui l’entoure.

Le destin de Lartigue est pourtant paradoxal. Longtemps resté dans l’ombre, il connaît un succès tardif grâce aux États-Unis. Aujourd’hui, près de 120 000 photographies sont conservées, comme autant de traces d’une existence passée à collectionner les apparitions du monde. Mais derrière cette célébration émerveillée du regard demeure une zone plus trouble. Celle d’un homme très bourgeois, protégé des violences de l’Histoire, qui regrette de ne pas avoir été envoyé au front parce qu’il est déclaré inapte. Lartigue photographie la guerre sans la connaître véritablement. Il observe le monde depuis une place privilégiée, avec le regard de celui qui peut encore se permettre de contempler. C’est peut-être là toute l’ambiguïté de La vie en relief. Chercher la profondeur d’une image, c’est aussi révéler la distance qui nous sépare d’elle. Lartigue aura passé sa vie à vouloir toucher le réel du bout des yeux. À croire qu’en donnant du relief aux photographies, il pourrait enfin entrer dans le monde qu’il n’a cessé de regarder.

La Vie en relief : Jacques-Henri Lartigue de Denis Gaubert, au cinéma le 16 septembre 2026.