Critique|Rose de Markus Schleinzer, 2026
Après Michael (2011) et Angelo (2018), Markus Schleinzer fait aujourd’hui le portrait d’une Rose – sous les traits de Sandra Hüller –, poursuivant son œuvre en donnant à chacun de ses films le prénom de son protagoniste. Comme si nommer un personnage suffisait à l’incarner avant même que le récit ne commence à l’éprouver. Chez le cinéaste, il ne s’agit jamais tant de raconter une histoire que de scruter un corps pris dans un système qui l’opprime : dès les premiers plans, la terre des campagnes brûle encore, elle fume, noircie par une bataille qui vient de s’achever. Des ossements émergent du paysage. Les hommes se sont battus ; il reste désormais à retourner à sa terre. Métaphore du combat que Rose doit encore mener ? Elle revient, elle aussi, de la guerre. Travestie en homme, le visage balafré, elle réclame une ferme abandonnée dont elle finit par hériter, comme si l’après-guerre imposait moins de survivre que de retrouver coûte que coûte une place dans l’ordre du monde. Schleinzer met en scène un conte populaire lui-même inspiré d’une histoire vraie du XVIIème siècle. Dans la campagne protestante allemande, une voix off retrace un destin, comme si elle cherchait à restituer une vérité ensevelie sous les bruits de cour et le bouche-à-oreille. Le film fait alors de l’existence de Rose une négociation permanente entre le corps, la propriété et les normes qui régissent l’une comme l’autre. Le folklore y côtoie la chronique judiciaire, l’indicible épouse la violence des institutions.
« Tu ne t’appartiens pas »
Se trouve dans Rose une attention constante portée à sa silhouette qui se détache du paysage. Dans un champ. Dans la forêt. Son visage brut au milieu du ciel. Schleinzer fait de Sandra Hüller, prix d’interprétation à Berlin, non plus une bête mais un paysage à contempler. Quelle gueule ! Une gueule cassée, traversée par une balle puis recousue, dont l’asymétrie porte dès le début du film le stigmate de la douleur. Parce que le corps est abîmé, il échappe déjà aux catégories. Parce qu’il est blessé, il peut devenir à la fois le lieu de ruse et d’une étrange fragilité. Le film laisse d’ailleurs planer cette même ambiguïté lorsque Rose croise une ourse dans la forêt. La tuer ou la laisser vivre ? Comme Rose, l’animal échappe à la domination qu’on voudrait exercer sur lui. Alors, dans ce camaïeu de gris, se perdre. Oser entrevoir les fines limites qui habitent les couches de l’existence.
Mais pour cultiver la terre que l’on possède, il faut aussi en épouser les règles. Se construire une respectabilité, une famille, un avenir. Les échanges entre les corps répondent alors à ceux entretenus avec la terre. Suzanna (Caro Braun) est vendue par son père à Rose comme un bout de parcelle. Rose, elle, souhaite préserver la pureté de son épouse pour ne pas la souiller d’un mensonge le soir du mariage, tout en se compromettant à son tour plus tard par l’absence d’attribut masculin. Elle fabrique alors un strap-on artisanal en corne. Corne de cocu, cocufiée avant même le mariage, mais qui arrange bien son histoire. Suzanna tombe enceinte. Miracle ? Enfant né de l’au-delà, peut-être du Saint-Esprit, peut-être d’un autre homme. Peu importe finalement. Le film déplace la question des simulacres du corps vers la filiation : qu’est-ce qu’un père ? Celui qui donne son sang, celui que reconnaît la loi, ou celui qui aime un enfant qui n’est pas le sien ?
« La terre donne comme le ventre d’une femme »
Cette vie de ruse ne tient pourtant qu’à un corps qui peut, à tout moment, trahir son secret. Rose tombe malade. Son corps la trompe. Une piqûre d’abeille provoque une boursouflure, comme si elle devenait allergique à ce qu’elle prétend être. Puis la rumeur enfle, son visage se déforme à nouveau. Il se chuchote que Rose n’est pas un homme. Une fois la supercherie dévoilée, son sexe devient la preuve qu’on exige d’elle pour légitimer son droit à la terre. Peu importe qu’elle soit un brave soldat, que son visage porte déjà le stigmate de la guerre. Seul compte ce qu’il y a entre ses jambes. Le village et l’Église veulent voir, il se sentent trompés, lui demandent de se mettre à nu pour montrer sa « vraie » nature, jauger son rang et donc sa capacité à être dominé. Aucune nuance possible. En noir et blanc, Markus Schleinzer compose avec Gerald Kerkletz – son directeur de la photographie – un conte tout en nuances de gris. La vallée prend la forme d’un huis clos. L’environnement se retourne contre elle. De grands silences entourent des dialogues simples, furtifs, précis, parfois d’une grande poésie, proche du conte. La musique de Tara Nome Doyle, faite de respirations et de doux murmures, accompagne les états d’âme de Rose plus qu’elle ne les souligne. Entêtante, envoûtante, comme un sort qui s’abat lentement sur les existences, elle se clôt sur une dernière parole chantée : « no », ultime refus de la non-conformité.
« Tu ne t’appartiens pas » : toute la tragédie du film est contenue dans cette phrase prononcée par un homme à Rose. Suzanna est noyée dans le lac pour être tombée enceinte et avoir accouché hors mariage, pour avoir trompé l’Église. Rose, qui s’est peut-être fait violer – le film ne dit jamais qui est le père de son enfant –, sera décapitée après avoir accouché. Toutes deux dépossédées de leur corps après des tentatives de réappropriation. On tient davantage à ce qu’il y a à l’intérieur d’un corps qu’à une vie qui cherche simplement à se vivre librement, même en pantalon. Plus qu’une allégorie sur la transidentité, Rose se fait le conte de la non-conformité. Lorsque tout menace de s’effondrer, il ne reste plus qu’à faire ruse ensemble. Faire corps pour ne pas finir brûlée ou au fond du lac. Faire paire pour tenter d’être libre.
Rose de Markus Schleinzer, au cinéma le 9 septembre 2026.

