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Critique | L’Affaire Abdallah de Pierre Carles (2026)

L’Affaire Abdallah s’ouvre sur une contingence. Au « centre pénitentiaire de Lannemezan (France) », d’une poubelle à une voiture en passant par des arbres défleuris, il y a des grilles et du gris. Une coupe, et la caméra nous embarque aux côtés de Rima Hassan (députée européenne) dans ce lieu clos. Une contingence, car l’image est imprévue – la rencontre entre la militante et le réalisateur était fortuite – et pourtant une évidence tant la résistance unit les âmes. « Tant qu’on lutte, on reste en vie » professera quelques instants plus tard Georges Abdallah lors de la triple entrevue. Pierre Carles embrasse la direction qu’était celle de son précédent film en investissant le terrain, en s’intéressant aux gens plus qu’aux idées (mal digérées), et remet en cause les schémas dominants de représentation de la lutte armée révolutionnaire. D’autres diabolisent, et le documentariste sans être aux antipodes stricto sensu – il serait peu intéressant d’iconiser ou d’angéliser – dignifie et clarifie : le journalisme est un humanisme. 

Une chambre à soi

Dans la cellule, Rima Hassan et Georges Abdallah s’étreignent comme une union de la résistance. Le réalisateur pose dès lors une question très matérielle (et donc existentielle) : quelles sont les dimensions de cette chambre ? « Neuf mètres carrés » ! La caméra en reflet du miroir montre que ces trois corps sont engoncés, et la voix du cinéaste rappelle que l’un d’entre eux y vit depuis quarante ans. Sans répit, et injustement. Dans Guérilla du FARC, l’avenir a une histoire (2024), un personnage portait fièrement un t-shirt à l’effigie du Che, ici, la citation est aussi évidente puisqu’un portrait immense du révolutionnaire tapisse le mur resserré de la chambre. Là, des slogans en faveur de la Palestine, contre la colonisation en cours depuis 1946 et la propagande médiatique, des cartes, des flyers, des livres et des articles de presse (Ci-gît l’humanité de Meriem Laribi, un article du Monde Diplomatique, deux écrits qui résonnent particulièrement avec celui que tient Rima Hassan, Figures du Palestinien d’Elias Sanbar) des poings levés et un homme – Georges Abdallah – toujours debout. Rester une matière vivante et non inerte, s’ « animer », c’est l’enjeu pour le prisonnier. Le plus vieux prisonnier politique de France.  

En quête de liberté 

Pierre Carles revient sur le procès et l’histoire révolutionnaire de Georges Abdallah, fondateur des FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), mouvement né d’une volonté d’indépendance face à l’occupation étrangère du Sud-Liban, et plus largement de la Palestine. Le mouvement a donc été à l’origine d’assassinats politiques avec pour cibles de hauts dignitaires israéliens ou états-uniens, mais en aucun cas, leur mode opératoire inclut les meurtres de civil·es. Lors de son procès, Georges Abdallah sera la victime d’une erreur – volontaire ? – d’interprétation. Dans ce film-enquête « à l’américaine » où toutes les voix résonnent, le cinéaste associe les archives (le déjà-là) aux entretiens face caméra () pour soulever le voile et révéler la promiscuité entre le monde politique et le champ médiatique. Une journaliste de Libération confesse : « On a écrit des bêtises » ou encore à un inspecteur de déclarer qu’« en réalité, [ils] n’av[aient] aucune piste » et tant pis pour celles et ceux qui en payent les frais. Après tout, ce n’est pas la bourgeoisie. Sonder les contradictions par le documentaire, c’est aussi prouver par a + b que les médias étaient le relais des pouvoirs en place, les « nouveaux chiens de garde. ». Les journalistes sont sur une piste d’athlétisme : « Les faits ? Non, la course aux faits. » Dans le capitalisme, tous responsables. L’enquête de précision – dont l’enjeu devient rapidement la remise de peine et la libération du militant et in fine l’obtention d’un « arrêté d’expulsion » – montre l’ingérence éhontée des États-Unis (d’Obama) dans la machine judiciaire française. Que faire face à l’« impérialisme judiciaire » des États-Unis ? La caméra braque Laurent Fabius, la journaliste et assistante du réalisateur armée des faits (la note déclassifiée d’Hillary au ministre des Affaires étrangères). Il fait le choix de l’amnésie. 

D’un côté, des hommes politiques qui bavent et des « journalistes » qui entretiennent la confusion ; de l’autre, la réponse documentée et documentaire de Pierre Carles qui pourrait faire siens les mots récents de Rima Hassan : « Je vais vous le dire droit dans les yeux : ce que vous faites, c’est pas du journalisme. »

L’Affaire Abdallahde Pierre Carles, le 08 avril 2026 en salles