Critique | Le sel est libre de Valentin Pinet | Compétition, FID 2026
Il y a dans Le Sel est libre une belle idée : faire remonter l’Histoire, et à travers elle les micro-histoires, à la surface du présent. À la fin du XVIIᵉ siècle, la crête des monts du Forez dessinait la frontière entre deux régimes de la gabelle. D’un versant à l’autre, le prix du sel changeait, transformant la montagne en territoire de circulation clandestine. Dès les premiers plans, le film associe le geste de l’archéologie contemporaine fouillant la terre à celui du cinéaste exhumant les récits oubliés (ici nourris des procès-verbaux de la fin du XVIIIᵉ siècle). Le cinéma serait ici, alors, un outil de résurgence, capable de faire dialoguer les traces enfouies avec les corps d’aujourd’hui. Mais quels corps ? Quel présent ? Ce film de trente minutes ne montre que les substrats des temps qui s’accumulent, sans réellement filmer l’intensité des histoires d’hier et d’aujourd’hui.
Le choix de tourner avec les habitants du pays donne au film une présence évidemment attachante. Cependant, entre la reconstitution populaire, la fantaisie burlesque, la réflexion politique, et l’expérimentation narrative, Valentin Pinet brouille les temporalités avec un excès de légèreté assumé, sans peser ni soupeser ces matières. Les quelques costumes, les chansons occitanes et auvergnates, le troubadour qui traverse le récit comme une figure de passeur composent une forme filmique de manière essentiellement folklorique. Il ne suffit pas de déguiser ses personnages moitié d’avant moitié de maintenant (chaussures et sac à dos de sport avec un chapeau traditionnel) pour signifier la perméabilité des espaces temporels ; il ne suffit pas de faire dire deux mots de patois à un vieil homme pittoresque pour que le film ait une profondeur locale.
Le cinéaste convoque ainsi un territoire très précis mais peine à lui donner une véritable épaisseur. Les paysages des hautes-chaumes — ces sublimes plateaux d’estive désertés l’hiver — dessinent un imaginaire régional riche, mais demeurent à l’état de signes, de patine friable. Le terroir est montré davantage qu’il n’est éprouvé ; l’Histoire est racontée davantage qu’elle ne s’incarne. Entre le lieu et ceux qui l’habitent, un écart subsiste. Reste un film stimulant, fondé sur une intuition féconde ; manque seulement à cette œuvre encore jeune la confiance nécessaire pour fouiller moins de directions, mais les creuser davantage.

