L’Arbre d’Alger

Critique | Alea Jacarandas de Hassen Ferhani | Autres Joyaux, FID 2026

Cris de mouettes, panorama flottant sur Alger, la caméra cherche, chasse, quête une chose ou d’autres ; une histoire et des branches. Lavandes et formes de trompettes, les fleurs du Jacaranda – bel arbre tropical venu d’Amérique Latine et qui s’éparpille dorénavant dans la ville – parfument de mélancolie le nouveau long-métrage de Hassen Ferhani. C’est un portrait du père, le sien, journaliste et écrivain algérien, Ameziane de son prénom, Ferhani d’évidence lui aussi et dont la nouvelle œuvre littéraire se concentre sur ces arbres au cœur d’Alger. Dès lors, d’un père écrivain à un fils cinéaste, les questions fondamentales de création, de filiation et de communication s’exposent dans Alea Jacarandas. Dès les premiers instants, la voix du cinéaste guide celle du romancier, façon souffleur, voire boussole cinématographique, envers un père qui se présente muni de quelques extraits de son nouveau livre. D’une réunion par webcam avec son éditeur jusqu’à ses promenades avec son ami Samir El Hakim, c’est le portrait d’une littérature (de celle du père et de sa pensée qui s’y retrouve) que tente de retranscrire Ferhani fils.

Des plans qui se montent sans coupes académiques (nous assistons aux gestes qui précèdent les fameux « Action » du cinéma), des inconvénients (l’interdiction de tourner au mausolée enregistrée dans l’objectif sur trépied qui tournait déjà) ou de vieux rushs de VHS que Hassen Ferhani avait créé durant son adolescence, filmant sa famille et donc déjà son père, quelques années plus tôt : voilà ce qui entoure et construit le portrait d’un père attaché à l’idée de « vraisemblance » dans les Arts. C’est cette part documentaire et intime qui matérialise toute l’idée. Le cinéaste assemble différentes formes en un bloc afin de rendre tangible les vérités captées. Le réel n’étant jamais totalement accessible, c’est son apparence la plus juste qui sera cherchée dans tout le film. Et comme le dit le père : vivre ne peut être qu’une « capacité de s’étonner », quitte à se perdre dans les allégories de quelques Jacarandas. Peut-être sont-elles la fantaisie, peut-être la beauté ou l’imaginaire, elles sont évidemment la trace du père dans la ville d’une enfance.

La fantaisie comme résistance

Survivre, résister au temps qui passe et à la mort qui toujours survient. Nous apprenons le décès du père à la fin du film, par le biais d’un Journal Télévisé Algérien. L’information – pour quiconque ne connaissant par l’homme au préalable du visionnage d’ Alea Jacarandas – arrive comme un choc imprévisible. La relecture de ce que nous venons de voir (en la conscientisant comme un montage réfléchi aux vues de ce fait) est d’une puissance sans nom. Nous nous étions attachés à ce vieil homme moustachu passionnant ; nous nous étions surpris à l’écouter tels des élèves d’un cours sur la vie ou la littérature (les deux ne font qu’un). Nous nous étions exaltés lors de la question du père sur le potentiel déterminisme de filiation entre ses lectures d’il y a quelques années et le souhait de devenir réalisateur du fils.

Nous l’avons suivi parmi les arbres aux fleurs violettes, à la rencontre d’un bouquiniste racontant le délaissement de la ville – ces dernières années – pour sa fonction, dans ses réflexions littéraires et ses craintes d’un « auto-orientalisme » qu’un algérien écrivant en français (et en partie pour les français) pourrait avoir ; cette tentation du misérabilisme qui se vend si bien. Or, au nom de la vraisemblance qui était si chère aux yeux du père, le refus du misérabilisme est une obligation. La résistance se trouve là : dans la retranscription juste et non surfaite, non tragique, du monde et, par lui, de la vie et de nos vies. Le portrait filmé par le fils est finalement celui d’une vie qui porte son enfance adjointe à son père partout dans sa mémoire et ses cartes mémoires. Alea Jacarandas est l’œuvre d’un passage sur Terre, d’une possibilité magnifique de voir dans les arbres et leurs ramures la consistance de nos branches et, par-là, de nos reconnaissances.