C’est ça l’amour

Critique | Let the Summer Never Come Again d’Alexandre Koberidze, 2017

Love has no end – a story always have
you will now see:
a lovestory

Quelle manière désagréable d’accueillir ses spectateur·ices ! Alors : une fin ou pas de fin ? Ajoutez au tableau la petite réputation d’un film qui serait « la version encore plus radicale du dispositif et de la durée de Dry Leaf », qui ne brillait déjà pas pour son accessibilité, et vous vous assurerez de passer votre chemin. Mais les cinéphiles coriaces se tirent les cheveux, plissent un peu des yeux et rapprochent beaucoup l’oreille. On en voit même sortir papiers, crayons, théorèmes et manuels de scénario… Cette fois, c’est sûr, les méchants rabougris l’emporteront sur les arguments avancés par les aveugles défenseurs d’un tel cinéma de pose : ce ne sont pas trois malheureuses références à Koutaïssi (un attrapeur de couillons qui défie les passants de tenir deux minutes accrochés à une barre) ou à Dry Leaf (des cages de foot, une image dégueulasse..?) qui sauveront l’été revenant de la débâcle ! Pourtant, lorsque la salle se rallume et que les doigts se précipitent pour essuyer quelques larmes honteuses de la lumière, rien n’est plus agréable qu’une histoire d’amour qui gagne, encore.

Il sera impératif de se mettre à la hauteur du film, c’est-à-dire précis et malicieux, qui accepte l’inaltérable anarchie propre au mouvement de la vie. Ni plus ni moins. Un jeune homme part pour la ville tenter sa chance à l’audition d’une école de danse, et quelques embrouilles plus tard, le voici dans les bras d’un amant. Le cinéma de Koberidze semble guidé par un principe constant d’obscurcissement : il se désintéresse toujours de l’histoire à mesure que celle-ci avance, comme s’il découvrait les cent splendeurs du monde avec la béatitude d’un nouveau-né. Logiquement serait-on tenté de dire, il en découle ce dispositif filmique qui fait tant jaser, réduit à l’image et au son tiré d’un vieux téléphone. Pauvreté bien heureuse de sa situation, qui ne se contente jamais du peu qu’elle possède, mais qui s’attache d’abord à en explorer la totalité — en demander plus reviendrait à gaspiller. Et c’est littéralement dans ce premier pas, dédoublé dans le premier mouvement du film (le voyage vers la ville), que se dessine toute la beauté à laquelle aspire le cinéaste. Par le montage, le défilement des images s’augmente d’un artifice, la sensation du temps qui passe, et la fatigue avérée des pixels de couleurs achève le projet des vieux pigments impressionnistes, coincés depuis tant d’années dans l’impasse de l’inertie. Lorsque la route nocturne défile, on croirait presque à du stop-motion, un tableau littéralement en mouvement, décidé à se réaliser.

À quoi aspire le monde de Koberidze ? Petits êtres aux grands rêves, ils ne peuvent voir la vie autrement qu’en immense. Le décalage entre la musique épique et les plans d’un chien qui dort devant une autoroute ne racontent que cela. Cela commence par le détournement de la fonction de la caméra-téléphone, dont l’image se retrouve étirée jusqu’à l’abstraction sur l’écran-cinéma. Dans le film, ce serait le sentiment d’autonomisation procuré par le scénario, lorsque l’intrigue claire mute fermement vers une forme plus proche du journal filmé. On pense à Mekas devant ce patchwork qui raconte l’amour par tous ses pores : mais que diable faire d’autre, lorsqu’on pense l’avoir trouvé ? Quand les deux tourtereaux prennent des chambres à l’hôtel pour se retrouver en douce, le pouls du film s’emballe, il a des papillons dans les raccords. Il est un sentiment à ce point puissant qu’il se passe de mots, humblement. Le son du téléphone l’en aurait empêché de toute manière, alors on le chante autrement : en musique, en voix off, en écrivant sur les images.

Le moteur de ce cinéma ne se trouverait ni du côté du scénario ni de celui de la forme, mais plutôt dans sa manière bien à lui d’inventer l’infini. Partant du peu qu’il a, le film ne prétend jamais plus que ce qu’il peut, et en accumulant les couches, les fragments du dérisoire côtoient l’éclatante beauté de l’innocence amoureuse, et entre les deux jaillit un pont qui garde encore bien des secrets. Il faudrait donc vérifier sous chaque pierre déposée par Alexandre Koberidze pour découvrir sa nature véritable ; celui-ci joue d’ailleurs bien souvent à nous leurrer : une musique émouvante peut provenir d’une banque de son impersonnelle par exemple. C’est à ce seul titre que Let the Summer Never Come Again passionne. D’ailleurs, ce titre, évoque-t-il seulement la trivialité d’une fin éphémère en rapprochant la fin temporaire d’une relation amoureuse à celle d’une saison ? Il existe sûrement un poète quelque part pour lui trouver mille nouvelles significations.