Critique | Minotaure de Andreï Zviaguintsev|Compétition
Une extrême indifférence ; c’est-à-dire : on ne peut se douter, et que difficilement imaginer : on a beau dire, ça nous arrive rarement. Formellement c’est adroit, virtuose si l’on veut : il sait ce qu’il fait, comme on dit. Il sait, on ne lui renie aucune intelligence, aucun talent ; seulement, personne, à part à se rincer l’œil sur une affaire de mœurs vaguement divertissante et les échos grotesques ou assourdis de la guerre russo-ukrainienne, vraiment personne n’a perçu l’intérêt de ce film. Pour susciter l’intérêt et, mieux encore, faire vivre quelque chose comme une expérience esthétique à des spectateurices : s’agit-il d’avoir quelque chose à dire ? rooh non, point trop, à peine, un rien suffit ; peut-être, en tout cas, opinel en poche (c’est-à-dire une idée, un rien, un petit quelque chose à dire et auquel se tenir a priori), on peut, de presque rien tirer la profondeur et la puissance.
Mais voilà : parfois, souvent, on a affaire à des films cohérents ; ceux dont la platitude reflète naturellement les idées plates. Encore une fois, on sait assez que d’une phrase, au cinéma, on peut faire un film ; et mieux encore : une expérience esthétique forte et entière. Mais non, la majorité de nos cinéastes d’arts et essais à l’européenne s’échinent dans des formes, des formes… enfin un formalisme… ils nous lèchent l’œil plus qu’on ne se le rince d’ailleurs. La remarque est inadaptée, toujours un peu bête, mais en la posant on sent bien le poids des rouages de l’industrie qui pèsent sur l’art cinématographique, et en fait on ne devrait – à cette mesure – ne jamais avoir honte de la poser : « à quoi bon ? ». Minotaure est un film que l’on pourrait croire de tel cinéaste, ou plutôt de telle frange un peu hautaine de l’industrie du cinéma, celle dont les apparences de profondeur masquent le vide abyssal.
Un cinéaste, malheureusement, cela peut durer longtemps en risquant peu formellement, ne se contentant que d’idées convenues, ne proposant que des images « belles », autoritaires. Les premiers plans du film rejouent la manière tarkovskienne, des plans fixes sur la nature comme traversée d’un souffle : relativement courts, ces plans relèvent de l’artifice ; font office de signaux lumineux : posture. La gratuité d’un plan peut être glorieuse : ici on sent qu’ils ne sont pas si gratuits ; le film étant tout corseté dans sa forme, il étouffe bien plus qu’il n’est étouffant ; le vent souffle, mais nous ne respirons pas. Quel est ce souffle ? l’impression d’artificialité nous ôte la simple contemplation matérielle, la nature et sa vie : ce souffle doit dire quelque chose. C’est un souffle divin ? plutôt pas ; plutôt celui de la fatalité, des tragédies qu’on lit toujours à rebours ? probablement. Ce qui est certain c’est qu’on est déjà, dès les premières secondes, dans une forme entièrement close sur elle-même, mimant la profondeur, singeant le mystère : rien ne traverse vraiment ces plans dévitalisés, tout y est en surface, signes, signaux et, rapidement, artifices téléguidés par la narration.
Apparaît ensuite, au milieu de la forêt, une grande maison bourgeoise, toute en angles et matériaux froids. La nuit se dessinant, les plans en extérieurs laissent apparaître, derrière les grandes baies vitrées, les corps éclairés d’une famille. Tout y est déjà comme au théâtre donc, et c’est un drame bourgeois qu’on va voir se dessiner sur cette scène. Minotaure est un remake de La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol. Cette famille bourgeoise, comme toute famille bourgeoise, va mal : le couple se délite, etc. On aurait envie d’y croire : mais bien malgré le jeu des acteurices, auquel il faut bien prêter une véritable subtilité, la sur-esthétisation dévitalisante de chaque scène nous prive de toute profondeur psychologique ou spirituelle. Si encore l’espèce de théâtralité post-moderne, tout en silence et non-dits, faisait accéder ces corps au mythe, on l’aurait notre tragédie. Ainsi, le personnage féminin par exemple (Iris Lebedeva), n’est développé sous aucun angle : elle n’est caractérisée que par sa bourgeoisie, son couple dysfonctionnelle et l’apparent mal-être qu’elle en tire, et enfin son infidélité. On dira qu’il est naturel que les personnages de ce film soient antipathiques étant donné le propos qu’il se donne : cette évidence est bien pratique, elle évite pour nous et pour le film l’intelligence et la finesse. L’ensemble de cette famille n’est qu’un décor : rien ne perce sous la surface ; et malgré la « critique sociale et politique » qui sous-tend le film et à laquelle la majorité des spectateurices, en particulier le public cannois, sont déjà acquis, on ne dira jamais assez que ce cynisme formel est fondamentalement réactionnaire. À la place du post-moderne, tout n’y est que post-mortem.
À la fin, à quoi bon ? L’infidélité, puis le meurtre consommé, et « l’amour » revenu comme chez Chabrol : l’injection du cadre politique et social russe, le contexte du début de la guerre russo-ukrainienne, comme fond à ce drame… le miroir est un peu grossier, et de toute manière la forme étriquée prive le spectateur de toute pensée. Il fallait montrer les élites russes déconnectées, corrompus (aussi bien politiquement que moralement), prêtes à se couvrir les mains de sang pour conserver leur pouvoir, les apparences, l’ordre, et s’y complaire encore et encore… mais de ce pantomime téléguidé on ne garde qu’une grande impression d’indifférence, celle dans laquelle nous laisse les formes closes.
Minotaure de Andreï Zviaguintsev, au cinéma prochainement

