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Critique | Notre Salut d’Emmanuel Marre | Compétition

Swann Arlaud en coin de cadre, assis, seul, le regard scrutant les visages, dans une pièce où la foule mondaine échange un verre à la main. Une fête comme une autre où ce que l’on ressent d’abord, c’est la difficulté à ouvrir une brèche dans la conversation, pour s’y insérer, et enfin prendre sa place dans le groupe. Et quelle conversation. La délocalisation des fonctionnaires en Zone Libre, le nouveau gouvernement de Vichy, le sort de la France fracturée en deux après sa défaite de 1940. Le ton du souvenir est donné lorsque tout d’un coup, la lumière change d’un plan à l’autre par un cut, gros flash comme si nous étions dans une photo prise par un appareil jetable, Alphaville en fond sonore. Tout le monde est ivre, fin de soirée, le film peut commencer. 

Je me présente, je m’appelle Henri

Dans Notre Salut, Emmanuel Marre ne nous parle pas de n’importe quel fonctionnaire collaborateur du régime de Vichy, il nous parle de son grand-père Henri Marre et de sa correspondance réelle avec sa femme Paulette (incarnée par Sandrine Blancke). Essayiste à compte d’auteur, Henri arrive à peine à rembourser les frais d’édition de son livre patriotique Notre Salut, comme une continuité douteuse à Mon Combat. Il décide alors de partir à Vichy loin de sa famille, pour essayer d’approcher les gens importants du gouvernement de la France libre qui pourraient être intéressés par ses écrits, notamment au service Communication, Propagande, Information. Négociant à moitié son livre, à moitié un poste dans l’un des ministères, il arrive, de fil en aiguille, à se faire recruter par ce qui sera le futur France Travail, le Commissariat à la Lutte contre le Chômage et s’établit ainsi à Limoges, d’abord seul, puis en famille. Le film se rythme autour de séquences de la vie quotidienne, que ce soit le recrutement d’une secrétaire, une réunion sur la politique managériale de leur cabinet, une soirée avec le Préfet, ou un repas en famille. Le liant se fait par deux voix off, celle d’Henri et de Paulette, qui lisent leur correspondance pour raconter une autre histoire, celle d’un amour sacrifié par le petit égo d’un homme aux ambitions presque aussi grandes que son autosuffisance. 

Alors le film prend au mot la notion de banalité : pas simplement une froideur administrative, une dérive au jour le jour d’un temps qui ne voit le futur que comme promesses d’une vie de succès et d’abondance, un temps sans histoires et sans Histoire, car sans passé. Henri, âme entrepreneuriale, enchaîne les échecs sans les reconsidérer, et avance tête baissée jusqu’à la prochaine idée qui le fera éclore, sans jamais avoir l’idée que son terreau patriotique n’est peut-être pas fertile. La lumière des projecteurs peut aider, mais si les fondations sont pourries, le sol se résorbera toujours sous ses pieds. Un fonctionnaire flirtant avec une demoiselle lui a bien annoncé dès le début du film lorsqu’il lui a lu les lignes de la main : son chemin est à peine labouré, presque inexistant, il restera toujours à la surface de l’ombre. La seule séquence de bravoure pour Henri est une séquence d’archives, dans laquelle le passage du Maréchal Pétain devant les Limougeauds est rythmé par Live is Life de Opus, manière magnifique de créer un décalage de cinéma : être attiré par le spectacle quasiment jubilatoire, et en même temps générer un rejet par l’absurde. Chez Emmanuel Marre, la fiction est banale, le documentaire est climax.

Officier bureaucratique

Dans ce film, on fait beaucoup la queue. La caméra, presque tout le temps placée en bas de l’escalier, de sorte que l’on ne voit que les bassins et les jambes des personnages, engage une idée toute simple : on restera toujours sous la ceinture, vulgaire, réduit à une foule sans tête ni visage, qui grégairement s’aligne pour demandé d’être choisi, d’être sorti de la masse, pour s’élever d’une marche plus haute que son voisin. En multipliant les zooms sur les visages, Marre reproduit cet effet à l’échelle globale puisque ce procédé maintient dans le plan des bouts de corps des autres personnages dont il ne se détourne donc pas complètement. Les rares séquences parisiennes sont magistrales en ce sens : quand Henri traverse la place du Trocadéro, le cinéaste ne cadre que son visage en gros plan, découpant alors la Tour Eiffel et le palais Chaillot en fragments quasi abstraits. Ce style similaire au précédent film de Marre, Rien à foutre (2020), et à celui devenu culte de la série The Office (2005-2013), trouve ici une puissance renouvelée en ce qu’il double le processus de reconnaissance (au sens romantique du terme, celui de la distinction qui rend le sujet à sa pleine consistance) d’un cumul des corps dans le plan, une désorganisation, un démembrement qui dit la facticité de tous les corps bureaucratiques. Des humains qui s’organisent pour s’organiser et gérer les corps des autres dans les ancêtres de Libre Office. 

Ce qui fait la fraicheur de Notre Salut s’inscrit dans le langage de ces hommes et de ces femmes (surtout de ces hommes), et dans la musique que Marre a le bon goût de ne pas choisir d’époque : en sélectionnant des tubes plus ou moins actuels et un vocabulaire emprunt du management startupisé, le film ne cherche pas uniquement à dessiner un parallèle avec notre administration actuelle (même si quelques boutades apparaissent, les plus attentifs auront remarqués dans les décors l’affiche propagandiste avec inscrit en énorme « En Marche ») qu’à nous faire accéder, par ce qui nous parle, à la naissance d’un état administré du réel, dans un univers qui se construit d’abord par le langage et la transmission sonore d’un mouvement rythmé, celui d’une civilisation en train de se faire, par la danse des corps, et la texture des mots.

Je vous salue Marre.

Notre Salut d’Emmanuel Marre, en salle le 30 septembre 2026