Des corps grands

Critique | Les Roches rouges de Bruno Dumont | Quinzaine des cinéastes

Gesticulations, bâillements, contorsions des bras, du dos, des jambes, grimaces, singeries, cabrioles, essoufflements, tics et susurrements d’amour. Le marmonnement des gosses est fait de corps sautillants et fantasques, de visages ambulants, instables ou onduleux. Leurs déclarations sont sobres, et donc profondes ; elles touchent au cœur, forment d’attendris sourires. Ces énergumènes de bas âges et petites tailles ne turbulent pas, ils remuent d’un mutisme, tentent d’expédier de leurs chairs leur existence. Et pour cela, dans Les Roches rouges, ils plongent, prenant de la hauteur et tentant l’altitude pour mieux flotter dans le silence et dans la vie. Elle est devant eux, à l’horizon, et retrouvée, l’éternité, c’est la mer allée avec leurs soleils.

Les visages ronds et lumineux, pleins de chaleur, ils vagabondent et stagnent sur la Côte d’Azur. Au départ, ils sont trois : Géo, Manon et Rouben, un peu plus de 5 ans, un peu moins de 10, ils ont des micro-quads et des QG. L’un d’eux se trouve sous un pont-rail, face à la mer. Ils y traînent mais n’y flânent pas, préférant mieux épier les alentours que roupiller. Alors ils guettent, mais toujours en douceur, les légèretés de ces âges-là. Ils épient le paysage, toujours le même, laissent les voitures passer, patientent et, une fois comme d’autres fois sans doute, Géo taquine un adulte noyé dans son appel téléphonique. Ces gens-là sont trop occupés, trop sérieux, trop ennuyés et ennuyants, oui, trop vieux pour s’associer au monde et aux Roches rouges. Alors Dumont ne les filme plus, ou peu, les laissant figurants de leurs propres vies ; silhouettes passantes à la limite.

Non, dans Les Roches rouges, il n’y a qu’enfants. Trois, puis six ; Eve, B et Do sont abordés par les locaux, dont Géo fait office de meneur. Ensemble, encore unis, ils vont grimper, s’élancer et sauter dans le vide qui est plein d’eau. Toutefois, par leurs gestuelles primitives et dans la bulle anxiogène et vertigineuse du grand angle que tente pour la première fois Dumont, caméra tremblotante au poing, une tragédie va naître. Géo aime Eve, qui l’aime aussi, mais dont l’amoureux était déjà B. Ce simulacre de trame narrative, d’élément fondamentalement perturbateur, a la vertu d’amener le récit dans de nouvelles contrées (les trains du coin allant en Italie et le grand-père d’Eve y vivant, les deux amoureux iront là-bas, afin de fuir B et ses représailles qu’un simple regard sur micro-quad, menaçant, saurait indiquer). Un long travelling sur la mer donne les détails du littoral et, plan suivant, pieds ballants sur leur siège de deuxième classe, sourires aux lèvres, ils partent ensemble. Chez le grand-père, des chiens poursuivent les balles de tennis que le vieil homme a du mal à relancer. Tout semble absurde dans ce monde-là, ce monde des grands qui ne vole pas haut.

Dans l’autre monde, seule l’errance siège. Sur les roches ou, pieds ballants toujours, sur le banc d’un quai de gare, les petits êtres patientent qu’une chose arrive. Mais laquelle ? Ça n’a pas d’importance. Ou bien l’amour et la camaraderie. C’est le propre de l’errance que de ne rien ambitionner. C’est l’épure qui manquait à L’Empire, cette épure que nous nous réjouissons de retrouver. Bruno Dumont emprunte un nouvel arc narratif où le cheminement des événements disparaît (ou au moins s’atténue) presque entièrement, de manière à laisser davantage de place aux jaillissements de vie spontanés que peuvent lui offrir les enfants, ces corps vagabonds à même d’accidents irraisonnés et insouciants. Des chutes. Des corps de surprises et, par là, des corps grands.

Les détours de ces manières étaient déjà tous présents dans les anciens films du cinéaste, à la différence de ce petit retrait d’écriture, allant au paroxysme de ce que le hasard peut fournir en événements (même un nuage qui passe, même un regard caméra derrière des lunettes de plongée, même un train qui avance, même un corps minuscule qui escalade un rocher). Bizarrement, c’est quand le train sort des rails que la vie reprend. Dévier un peu et prendre la contre-allée, s’emporter, se transporter, faire de ces enfants des vies enviées ; l’éternité.

Flexible des joues et technicien des contorsions de visage, Géo est avant tout un corps. Ses surgissements physiques, ses crispations, ses sauts et ses bouches bées sont les héros et héroïnes des Roches rouges. Son corps élastique se fond parmi elles, au dernier saut sur la plus grande, allant du haut du cadre au bas, de chaque côté, il grimpe sur les plans comme tous les grains sonores en sortent, scintillant sur nos tympans telle la mer qui éclate les falaises ou les rails qui hurlent la manifestation ferrée. Et du grand angle au silence, de l’horizon aux sons ambiants, des gosses aux vagues, Les Roches rouges fonde un panorama divin, la métamorphose d’un monde déjà grandiose en un nouvel espace qui, de patience, se trouve l’espérance assurée d’un nouveau chemin, d’une nouvelle forme gigantesque.

Les Roches Rouges de Bruno Dumont, en salle le 23 septembre 2026