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Critique | Plus forts que le diable de Graham Guit | 2026

Chaque année entre les Oscars et le Festival de Cannes, il ne se passe rien. Quand tout à coup vous explose à la figure une bombe comique inattendue, mi-lard mi-cochon, tournée par des français en Belgique avec un sens du rythme et du douteux, un jusqu’au-boutisme dans la démarche qui justifie le détour par le genre, un amour pour le chaos enfin, qu’il soit gênant, oppressif ou jubilatoire. Tiens, tiens tiens… On s’en rappelle encore, bien évidemment : c’était il y a un an presque jour pour jour que sortait Aimer Perdre de Lenny et Harpo Guit au cinéma (le 26 mars 2025), des deux seuls génies de notre génération (sinon qui d’autre ?), et dont il faudrait plus admirer, c’est-à-dire considérer à sa juste valeur, le modèle économique qui rend possible l’advenue d’un dispositif déjà aussi abouti, en deux longs métrages à peine. Bon. En fait.. Lenny et Harpo… c’est des nepo. Mais on ne le dira jamais assez : ce n’est pas grave, cela arrive même aux meilleurs, il suffit de faire ses preuves pour se faire excuser, et en la matière, les deux loustics ont déjà bien donné. 363 jours plus tard donc, sort dans quelques salles françaises Plus forts que le diable de papa Guit. Tout est déjà là, nous disons-nous. Tout était déjà là, plutôt : Graham Guit a réalisé à partir de la fin des années 1990 quelques comédies qui ont eu leur quart d’heure de gloire (Le ciel est à nous et Les Kidnappeurs en 1997 et 1998). Pourquoi découvre-t-on l’existence de ces films qu’aujourd’hui ?!

Près de trente ans séparent Plus forts que le diable et Le ciel est à nous. L’un pourrait être la suite spirituo-décadente de l’autre — plaisir des connexions cinéphiles. Quoiqu’il en soit, ce que ce nouveau film montre (de mieux, de beau), c’est le passage du temps : Melvil Poupaud a vieilli (le mâle poupon des années 1990 a aujourd’hui 53 ans et une calvitie), les enfants sont devenus cinéastes à leur tour et acteurs occasionnels pour papa. Au-delà du dédoublement troublant qu’engendre le rôle de Harpo Guit dans le rôle du fils qui retrouve son père sur un parking Lidl, le personnage a cela de magnifique qu’il joue la normalité. Encore une proposition de pont, jetée cette fois entre deux continents : il dégage une ressemblance physique avec Benny Safdie qui boucle avec l’admiration du cinéma de la famille pour les frères new-yorkais. Et en inversant ainsi les places habituellement occupées par la marge et le centre, le film peut enfin se lancer convenablement dans sa forme mineure : une grosse farce bien fourrée, en fait soucieuse du monde contemporain dans lequel elle évolue. Plus forts que le diable raconte, en gros, les retrouvailles d’un père SDF avec son fils, archétype parfait de la normalité socialiste (au calme et progressisme citadin), et dont la conjointe disparaît subitement, avant que l’on apprenne que c’est le père qui l’a vendue à un réseau de trafic sexuel pour éponger une dette, avant de chercher à la sauver des mains de la passeuse néo-nazie (Asia Argento) par remord… 

Chez Graham Guit, il suffit d’un accessoire pour faire exister ses personnages (les lunettes et la coupe des méchants, le sparadrap sur le nez du fils, les fringues vintage-sale du père…), et laisser ensuite la caméra tourner, et ces corps dérangés chercher les limites du raisonnable de chaque scène, où commencerait le bon goût afin de ne point s’y engouffrer. C’est bien là la grandeur de ce petit film, qui brille à la comparaison avec tous les autres modestes films de genre auto-proclamés elevated : lui sait ce qu’il est, s’y cantonne, y va à fond les ballons, la main pleine et huilée du geste de l’artisan transi. Plus fort que le diable, mais à juste distance des dieux — en Belgique. Loin des regards, lorsqu’on peut enfin s’amuser aux meilleures pitreries, la légende raconte qu’on oserait presque être heureux, quand bien même le monde brûle à la frontière…

Plus forts que le diable de Graham Guit, le 25 mars au cinéma