Papaoutais

Critique | Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg | 2026

La projection d’un idéal sur la figure archétypale d’un père (d’un homme) a cela de puissant que les absents peuvent toujours y correspondre. De ce déni de réalité, Rudi Rosenberg en fait le moteur scénaristique de Quelques mots d’amour : Erika (Hafsia Herzi) élève seule ses enfants issus de deux relations différentes, Yoni (Mateo Danila) et Abigaëlle (Nour Salam). Cette dernière vit dans l’espoir qu’un jour son père la reconnaisse enfin, que ce soit à sept ans ou à quatorze (la structure du film se divise entre l’enfance et l’adolescence). Hafsia Herzi, qui poursuit son exploration des rôles maternels (Le Ravissement, 2023 La Prisonnière de Bordeaux, 2024, Histoires de la nuit, 2026), accompagne le plus souvent les crises de sa fille avec empathie et impuissance, se faisant la voix de ses interrogations enfantines encore peu précisément articulées. En dehors de la cité sarcellienne dans laquelle ils vivent tous les trois, Abigaëlle se confronte à l’indifférence et à la lâcheté d’hommes qui pensent que le ghosting est la seule solution pour se débarrasser de quelqu’un sans y fournir trop d’énergie. 

Le film avance selon les tentatives de l’enfant puis de la jeune fille pour combler ce vide qui finit par devenir une pure chimère adolescente dans la constitution de son identité. Abigaëlle croit fermement qu’il lui manque quelque chose pour grandir alors que l’image ne cesse de le démentir : une famille atypique mais fonctionnelle, une meilleure amie, des belles-grands-mères qui peuvent faire des bourdes (oublier de lui faire une enveloppe à un dîner de famille alors que tout le monde en a une) mais qui ne la rejettent absolument pas, un chien aimant qui vient réchauffer son petit cœur la nuit venue. Dès lors, il n’est pas aisé de comprendre le point de vue que Rudi Rosenberg entend adopter. Est-ce un caprice d’enfant ou un trauma ? Quand est-ce que l’histoire familiale sert de prétexte à la construction d’un récit intime qui viendrait expliquer la douleur d’un monde sans rien d’autre à se raconter que la banalité du quotidien?

Dans cette perspective, l’absence d’un père silencieux, sans la moindre once de justification qui eût pu permettre de fonder une narration plus éloignée du fantasme, a cela d’intéressant qu’elle ne vient pas nier ce besoin de fiction génétique, mais plutôt montrer comment le besoin de comprendre ses racines est seulement celui de ne pas commencer le récit de sa vie hors-sol. Malgré lui, contre lui, le film trouve son sujet ailleurs que dans les conséquences sur la structure psychique des familles formées de l’abandon. L’obsession naît du silence et des vides que l’imagination s’empresse de combler selon les archétypes qu’elle connaît. Le problème est que le film nous laisse paresseusement le deviner ;  il nous abandonne. La mise en scène se contente de filmer des personnages le regard perdu dans leurs pensées, des scènes de confrontation pompeuses à coup de portes claquées et de quelques mots d’amour égrenés ça et là, puisque manifestement, les mots disent toujours plus que l’image, dans ce film qui nous regarde les yeux dans le vague.

Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg, le 21 octobre 2026, au cinéma le 28 octobre 2026