Cauchemars en pâte à citrouille

Critique | Shaun le Mouton : La Bêêête d’Halloween  de Steve Cox et Matthew Walker | 2026

Dix jours avant Halloween, le studio Aardman Animations (Chicken Run, Wallace et Gromit) sort son nouvel opus de la série Shaun le Mouton, sous-titré La Bêêête d’Halloween. Le fermier et son chien Bitzer sont réanimés pour un troisième volet à la ferme de Mossy Bottom, laquelle se prépare pour Halloween. Mais la maladresse de Farmer détruit le précieux champ de citrouilles prévu pour la fête et le troupeau se retrouve démuni la veille du grand soir…

Les studios Aardman n’ont pas chômé : depuis leur précédent long-métrage relatant les aventures de Shaun (La ferme contre-attaque sorti en 2019), le studio britannique poursuit sa collaboration avec Netflix qui produit Chicken Run : La menace nuggets (2023) ainsi que Wallace et Gromit : La palme de la vengeance (2024). À contre-courant d’une industrie aux productions calibrées par des impératifs de rentabilité, le studio maintient pourtant sa cote (entre autres récompensé par deux BAFTA en 2025). Il serait tentant de croire que les coûts inhérents aux exigences de l’animation en stop-motion ainsi que les retombées commerciales incertaines pourraient enrayer ce dynamisme. Pourtant, en plus des long-métrages, Aardman Animation continue à faire vivre d’autres projets télévisuels courts et conserve une réception critique favorable. C’est sans doute la décision de ses fondateurs, Peter Loyd et David Sproxton, de transférer la majorité des parts de la société directement à ses employés en 2018 qui motive, entre autres, cette réussite. Mais suffit-elle à l’expliquer ? 

De mal en pâte  

Au caractère chronophage de l’animation en volume à l’apparente simplicité de leurs récits s’additionne le comique de situation (très britannique) et un sens du gag reconnaissable, comme en témoignent les inventions techniques ratées de Wallace et reprises dans ce film par Shaun. La recette est toujours la même : les catastrophes s’enchaînent et les problèmes les plus insignifiants prennent des proportions démesurées. La maladresse habituelle du fermier prive les moutons de leurs citrouilles, l’enjeu est alors de trouver une solution miracle en l’espace d’une nuit. Ni une, ni deux, Shaun trouve un vieux grimoire aux formules chimiques et œuvre, métamorphosé en Frankenstein, à réveiller les cucurbitacés. Victoire dès le lendemain matin : petit mouton trouve son champ rempli de belles citrouilles. Mais c’était sans compter la négligence de Farmer qui confond son produit capillaire anti-calvitie avec ledit élixir de pousse, difficilement distinguable l’un de l’autre. Le fermier se transforme en un monstre folklorique et s’ensuit un crescendo qui échappe graduellement aux protagonistes : le rire naît du décalage absurde entre la situation initiale et son escalade, faisant des situations les plus ordinaires le sujet d’un foisonnement burlesque. Le gag devient alors autant visuel que situationnel. Les échanges réduits à des marmonnements, le répertoire expressif des protagonistes de Shaun le mouton se traduit par leur génie animé. La précision mécanique de la stop-motion permet un florilège de mimiques comiques dont la minutieuse décomposition en expressions faciales et en gestes, réalisés en pâte à modeler, alourdit chaque gag d’une corporalité évocatrice réussie. 

Des clichés bien moulés  

Le corps du récit présente une profusion de références au cinéma d’horreur. Dès l’ouverture, le caligarisme du noir et blanc fait muer Shaun en apprenti Frankenstein, mutlipliant les expériences aux conséquences désastreuses : Bigfoot va hanter le village avant de se réfugier dans une grotte au fond des bois. Lorsque celui-ci essaye de rentrer chez lui, la ferme devient le théâtre de séquences horrifiques : le bruit strident du rideau de salle de bain matérialise les cris des moutons cachés derrière… L’unique figure tranquille de cette escalade infernale est celle de la vétérinaire. Un tandem amoureux se tisse le long de l’intrigue et résout celle-ci : Farmer sera sauvé par The Vet. L’unique reproche que nous pouvons adresser au film est une trahison tristement habituelle chez Aardman. Les figures et les décors semblent appartenir à une mémoire collective figée : la campagne automnale, le village bucolique, la vétérinaire bienveillante ou encore le fermier maladroit, dont la calvitie devient un ressort comique. Cette familiarité permet au film de se passer d’explicitations trop engluantes, mais cette lisibilité a son revers. Ces archétypes mènent à des représentations convenues : l’homme réduit ses maladresses à ses complexes physiques masculins, quand la femme est naturellement douce et dévouée. Or, ces stéréotypes ne sont pas toujours désaxés pour servir un ressort comique, ici, au détriment du personnage feminin. Solidifiés dans leur pâte à modeler, ces préjugés distinctifs standardisent leurs comportements aidant à établir un dialogue lisible entre la production et les spectateurs, certes, mais dépossède par instants le récit d’une matière narrative mémorable parce que figée.

Shaun le Mouton : La Bêêête d’Halloween de Steve Cox et Matthew Walker, le 21 octobre 2026 au cinéma.