Tous les autres s’appellent Osmane

Critique | Seuls les rebelles de Danielle Arbid | Itinérances 2026

Ici est ailleurs. Dans un studio de cinéma de la région parisienne, ici, sont projetées des images de là-bas, un ailleurs, le Liban, pays duquel Danielle Arbid est originaire et dans lequel elle n’a pas pu tourner son nouveau film en raison de l’intensification des conflits dans la région. L’extériorité du film le grignote, l’envahit ; le contexte de sa production rejaillit sur tous les écrans : les télévisions omniprésentes dans le plan, les murs du studio sur lesquels sont projetés les décors, faute de mieux. Il faudra encore croire à la fiction : faire comme si, lui donner la chance de se hisser à la hauteur de la folie du réel. La réalisatrice a donc raison de nous le demander au tout début du film (quelques phrases expliquent littéralement le dispositif formel et demandent au spectateur de faire l’effort d’y croire) : nous y serons de fait plus attentifs. Mais la fiction a-t-elle encore des choses à nous dire du monde tel qu’il est ?

Il serait trop facile de balayer Seuls les rebelles d’un revers de la main : un film-dispositif dont l’impossibilité du tournage initial serait devenue la métaphore de l’impasse politique du Liban lui-même. Jugement trop expéditif, qui ne raconte pas la beauté plastique de ce mélo. Si l’ailleurs est à ce point empêché d’advenir jusqu’à nous en tant que tel, grâce et hommage lui sont rendus par l’œil attentif des spectateurices qui impriment chaque recoin de rue, chaque immeuble à l’horizon, chaque arrière-plan tels des vestiges d’une nouvelle sorte, des vestiges du temps présent qui n’ont traversé aucune temporalité si ce n’est celle de la lumière qui les ramène jusqu’au studio francilien. Idée trop simpliste de surcroît, qui échouerait à faire dialoguer le fond et la forme, l’intime et le national. Lorsque Suzanne (Hiam Abbass), veuve soixantenaire, assiste au passage à tabac d’Osmane (Mohamat Amine Benrachid) dans une ruelle mal éclairée, celle-ci s’interpose, tape de toutes ses forces, sauve le jeune homme. Ils ont quelque trente ans d’écart, mais finissent par se mettre ensemble, en dépit du choc et des critiques unanimes de l’entourage. Les racistes préviennent Suzanne qu’Osmane se sert sans aucun doute d’elle : il est un migrant sans papier d’origine soudanaise qui tente de rejoindre l’Europe. C’est peut-être vrai, en effet. Mais Suzanne ne profite-t-elle pas d’Osmane elle aussi, lorsqu’elle accepte la tendresse que personne ne lui a jamais offerte ? Du racisme ordinaire à celui d’État, il n’y a qu’une différence de degré, les deux communiquent et s’entretiennent ; la résistance devra changer de nature et œuvrer structurellement pour espérer changer quelque chose.

Prenez garde à la sainte Beyrouth

Alors qu’Osmane mange chez Suzanne, celui-ci lui propose de se lever et danser. Les deux s’affairent, et Hiam Abbass incarne avec une grande délicatesse la bascule existentielle qui pousse son personnage à accepter peu à peu le désir inavoué, enfoui, d’accepter la main, puis la bouche tendue de son invité. L’écrasement de l’arrière-plan se fait alors le reflet d’un monde qui ne compte plus, d’une extériorité oubliée lorsque toute la vie semble se cristalliser et n’exister que pour cette étreinte amoureuse, un présent qui reprend des couleurs. Le film s’inspire explicitement du cinéma de Rainer Werner Fassbinder, pour reprendre à son compte et avec ses propres coordonnées la manière dont les valeurs d’une société assiègent jusqu’à l’annihilation un couple amoureux. Peut-être est-ce dans cette ultime entreprise que Seuls les rebelles laisse apparaître une mécanique routinière : le duo principal est passé sous le crible des critiques d’une galerie de personnages censés représenter la communauté libanaise, de la fille malheureuse de Suzanne à ses voisins en passant par les copaines du travail de chacun·e. Si ces micro-portraits apportent leur lot de nuances et d’intrications politiques, c’est au prix du développement d’Osmane, dont l’impossibilité de savoir son fond véritable fait de lui le personnage le plus fascinant du film. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus beau entre Osmane et Suzanne : ils sont deux âmes esseulées parfaitement au courant du potentiel ascendant de l’autre, et choisissent quand même de vivre leur histoire. Tous deux se manipulent peut-être, ou peut-être qu’ils sont amoureux. On ne saura pas, cela leur appartient, mais ne les aura pas empêchés de se faire du bien, juste un instant, dans un pays où tout semble aller mal.

Seuls les rebelles de Danielle Arbid, au cinéma le 24 juin 2026